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18 janvier 2026

Les Inclinaisons du Triton

Depuis près de quarante ans l'agence Inclinaisons accompagne des musiciens de jazz et Marion Piras n'a de cesse de promouvoir cette musique par monts et par vaux. De son côté Le Triton a ouvert ses portes il y a vingt-cinq ans et Jean-Pierre Vivante se bat quotidiennement contre vents et marées pour soutenir le jazz. Il est donc tout naturel que ces deux acteurs clé de la scène des musiques improvisées se soient rencontrés pour monter un festival, et ce depuis 2011...

 
Pour l'édition 2025, qui se déroule du 17 au 20 décembre, Piras et Vivante ont concocté un programme aux petits oignons avec cinq concerts qui illustrent à merveille la vitalité et la diversité du jazz : Louis et François Moutin invitent Laurent de Wilde pour une rencontre mainstream au sommet ; Federico Casagrande propose un solo de guitare méditatif ; Yoann Loustalot, Blaise Chevallier et Frédéric Pasqua developpent Aérophone depuis plus de vingt-cinq ans ; Guillaume de Chassy, Géraldine Laurent et André Minvielle revisitent le répertoire de Charles Trénet ; Daniel Humair reforme Liberté surveillée avec Marc Ducret, Bruno Chevillon et Samuel Blaser...

Mercredi 17 décembre

Louis et François Moutin invitent Laurent de Wilde

François et Louis Moutin et Laurent de Wilde ne se sont encore jamais produits en trio. Si François a déjà eu l'occasion de jouer avec Laurent dans les années quatre-vingt dix, en revanche c'est la première fois pour Louis. Le trio propose des morceaux de Thelonious Monk, des standards et leurs propres compositions.

 

Laurent de Wilde - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM

Ils débutent avec « Think of One », composé en 1953 pour l'album Monk. Après une introduction vive et heurtée, la walking solide de la contrebasse et le chabada pêchu de la batterie accompagnent le développement be-bop du piano. Les trois musiciens jouent avec le tempo, glissent un passage bluesy au milieu de leur discours syncopé. Fidèle à la structure des morceaux bop, après le solo du piano, la contrebasse prend le sien, mélodico-rythmique, suivi d'une série de stop-chorus de la batterie, avant la reprise finale du thème. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine », jolie ballade signée François Moutin, confirme le lyrisme de Wilde et le dynamisme de la rythmique, avec des shuffle bien placés et un solo dense du contrebassiste, accompagné par les balais caressants, mais fermes, de Louis Moutin. L'ambiance aux touches funky de « Round Midnight », avec le riff entraînant du piano repris par la contrebasse sur une batterie dansante, évoque Ahmad Jamal. Cette version sur-vitaminée du plus célèbre morceau de Monk, écrit en 1947, s'appuie sur un jeu rythmique dans les cordes, sur le meuble puis avec le piano préparé, un solo puissant de batterie et un chorus volubile de la contrebasse, parsemé de citations facétieuses comme « Moanin' », « Les copains d'abord »... 

 

François Moutin - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM

Le thème le plus joué dans l'histoire du jazz, « Body And Soul », a été composé en 1930 par Edward Heyman, Robert Sour, Frank Eyton et Johnny Green. Après une introduction mélodieuse à l'étouffée de la contrebasse, qui sonne presque comme une sanza, le piano et la batterie la rejoignent pour un déroulé paisible, bien dans l'esprit de la chanson. Changement de décor avec « Blues Connotation », repris de This Is Our Music, album d'Ornette Coleman sorti en 1961, avec Don Cherry, Charlie Haden et Ed Blackwell. Le trio démarre à toute allure et prend un chemin hard-bop, porté par une walking vigoureuse, un chabada touffu et un piano saccadé, sans oublier les solos prolixe de la contrebasse et sec et mat de la batterie. Après un prélude élégant de Wilde, l'ostinato de François Moutin et les cliquetis de Louis Moutin escortent les variations du piano autour de « Ain't Misbehavin' », chanson écrite par Fats Waller, Harry Brooks et Andy Razaf en 1929. Louis Moutin prend un chorus imposant, les peaux frappées directement avec les mains. Le morceau est ensuite déroulé tambour battant, avec des accélérations, des accents de blues, un solo véloce de la contrebasse, des questions-réponses frétillantes et des stop-chorus explosifs de la batterie.

Louis Moutin - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM

Comme l'a dit Vivante en introduction, il s'agit d'« une musique qui est beaucoup plus traditionnelle, plus jazz que ce qu'on a l'habitude de faire [au Triton] et je dois vous dire que cet après-midi à la balance, ça m'a fait du bien aux oreilles »... La musique des frères Moutin et Wilde s'inscrit effectivement dans une veine bop bouillonnante et leur savoir-écouter la rend d'autant plus savoureuse.

Jeudi 18 décembre

Looping Mont-Blanc - Federico Casagrande solo

Federico Casagrande, le plus parisien des guitaristes trévisans, s'est fait un nom notamment grâce à ses projets en compagnie de Gautier Garrigue, Christophe Panzani, Ziv Ravitz, Francesco Bearzatti... Mais c'est en solo qu'il se présente au Triton le 18 décembre. Le programme ne reprend pas le répertoire de Looping Mont-Blanc, album enregistré pendant son tour du Mont-Blanc et sorti en juin 2025, mais divers morceaux choisis dans ses disques antérieurs.

Le guitariste prévient d'entrée : « ce que je vais vous jouer ne va pas aller dans le sens de l'adrénaline »... La plupart des pièces sont certes plutôt méditatives, mais leur construction souvent touffue les rend intrigantes. « Unanswered Questions » est tiré du disque Fast Forward enregistré en 2016 avec Joe Sanders à la basse et Ravitz à la batterie. Casagrande met en scène une succession de tableaux, procédé habituel dans l'exercice du solo, en alternant au moyen de looper des superpositions de phrases, des séries d'accords et des notes tenues, sautant d'un passage contemplatif à des lignes fluides. La chanson qui suit repose sur une basse grave, un riff mystérieux et une mélodie minimaliste qui laissent bientôt la place à un motif de basse dansant sur lequel la guitare brode un développement aérien, renforcé par des effets d'échos et de réverbérations.

 

Federico Casagrande - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

En 2024 Casagrande a sorti un duo avec son compère Bearzatti : And The Winter Came Again. « Thukla », col de l'est du Nepal et sanctuaire dédié aux aventuriers péris en montagne, en est extrait. Le musicien a troqué sa Fender Stratocaster pour une guitare électrique pliable (Mogabi ?). Des petites phrases courtes s'entrelacent dans une ambiance éthérée, telle une rhapsodie paisible. C'est de nouveau Fast Forward qui fournit « Awakening ». Là encore, la musique classique n'est pas si loin, d'abord avec des lignes arpégées véloces et croisées, puis avec une basse continue qui soutient un ballet d'ostinatos. Casagrande cherche encore le titre du morceau suivant, qui passe d'une atmosphère folk teintée de blues à un mouvement davantage dans un style guitar hero. L'artiste termine par un morceau composé de trois parties : la première avec des sauts d'intervalle acérés, puis une mélodie aux accents folks soutenue par une ligne de basse entraînante, avant de revenir dans le registre aigu avec des effets vaporeux.

Si le set de Casagrande ne dope pas notre adrénaline, en revanche elle distille une bonne dose de dopamine, et c'est bien là l'essentiel !


Quatrième Souffle - Aérophone trio

Yoann Loustalot a créé le trio Aérophone en 2007, avec Blaise Chevallier à la contrebasse et, dans un premier temps, Emile Saubole à la batterie, rapidement remplacé par Frédéric Pasqua. Après un premier disque éponyme pour Fresh Sound New Talent en 2009, Aérophone invite la flûtiste Naissam Jalal sur Flyin' With, enregistré en 2013 pour Bruit Chic - label fondé par Loustalot et Victor Michaud en 2012 -, puis le tromboniste Glenn Ferris sur Atrabile, dans les bacs en 2016. Le concert du Triton est l'occasion de revenir sur le dernier opus en date d'Aérophone : Quatrième Souffle, sorti le 14 novembre 2025.

Les huit morceaux du concert sont tirés de Quatrième Souffle et, en bis, le trio interprète « Senegal », une composition de Don Cherry qui figure sur Tamma, disque de 1985, avec Fin Sletten, Sveinung Hovensjo et Ed Blackwell.

Yoann Loustalot - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

La plupart des morceaux se déroule en plusieurs mouvements, au gré des propositions musicales des uns et des autres. « Poisson d'avril », qui ouvre le concert, en donne un bon exemple. Il commence par un thème-riff dynamique joué à l'unisson qui reparaît ça-et-là tout au long du développement. Il est suivi d'une série de questions-réponses avec la trompette, qui finit par rebondir sur la contrebasse et la batterie pour tisser des motifs sinueux, avant qu'une walking et un chabada aux accents bluesy n'emportent le trio dans des variations néo-bop émaillées de changements de tempo. Chevallier prend ensuite un chorus a cappella intense avec un son boisé énorme et rond, qui n'est que le prélude à un passage free, avec une batterie foisonnante, une contrebasse débridée et une trompette endiablée. Puis « Poisson d'avril » s'achève en fanfare, un peu dans l'esprit de l'AACM. Dans « Grabuj », la carrure solide de Chevallier et les frappes serrées et pétillantes de Pasqua contrastent avec le calme et le velouté des circonvolutions du bugle. Le trio prend son temps pour exposer ses idées, entre néo-bop et free chambriste. Court, tortueux et dans une veine avant-gardiste, « Au temps pour nous » repose sur une ligne fragile de Loustalot, des leitmotivs puissants, mais économes, de Chevallier et des cliquetis heurtés de Pasqua. « Teaneck », bourgade du New Jersey dans laquelle a vécu (et s'est ennuyé) Loustalot, alterne passages en suspension et galops bop, avec, toujours, des échanges subtils et des touches chambristes, dont seuls des musiciens qui se connaissent sur le bout des notes sont capables.  

 

Blaise Chevallier - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

Chevallier introduit « Fleur de nuit » à l'archet avec un air solennel, mâtiné d'accents moyen-orientaux, de timbres baroques et de stridences free. Sur une basse continue profonde, Loustalot sonne comme un cor et Pasqua souligne avec emphase le discours de ses compères. Le morceau se poursuit dans cette atmosphère quasi-élisabéthaine. « Uscio », évocation d'une commune italienne de Ligurie, est caractéristique de la musique du trio : une rythmique musclée et entraînante, portée par une contrebasse imposante et une batterie luxuriante, sur laquelle jaillissent les phrases fluides, mais décalées, de la trompette. Avant d'entamer les deux parties de l'humoristique « Serment d'hippocampe », Loustalot fait la promotion de Quatrième Souffle avec une phrase dans le plus pur style des Allumés du rébus (Pablo Cueco et Denis Bourdaud, pour ne pas les citer) : « Mieux que Spoteezer et tous ces trucs, vous pouvez repartir avec un disque... Mieux pourquoi ? C'est très simple ! Parce que là, même si vous vous y mettez pendant six mois à nous écouter vingt-quatre sur vingt-quatre, peut-être qu'on aura quinze euros à la fin... Et encore, il va falloir batailler pour pouvoir les récupérer... Donc le meilleur moyen pour soutenir la musique vivante c'est d'acheter des disques ! » Sur le bourdonnement de Chevallier et le foisonnement de Pasqua, la note lointaine de Loustalot débouche sur un thème sculptural qui monte en intensité à coup de mailloches et de splash. La deuxième partie part d'un air vif et dansant, aux allures de danse folklorique, propulsée par les propos énergiques de la trompette, le riff de la contrebasse et les frappes vigoureuses de la batterie. Après des croisements de voix élégants, Chevallier prend un solo impressionnant, puis le trio accélère le tempo pour un final véloce, comme il les aime. 

Frédéric Pasqua - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

 « Du jour au lendemain » commence par un préambule de la contrebasse, à la fois chantant et grave. Sur un riff robuste et une batterie dansante à souhait, quasiment comme une samba, Loustalot expose le thème, fringant, que le trio développe par une suite d'interactions astucieuses. En rappel, le majestueux « Senegal » est déroulé comme un hymne, sur un bourdon de la contrebasse, avec des crépitements de la batterie et un discours de la trompette à la fois ténu et chaloupé.

Aérophone poursuit son chemin musical, original et convaincant, créatif dans la tradition...

 

Vendredi 19 décembre

Trénet en passant - Guillaume de Chassy, Géraldine Laurent et André Minvielle

Après une introduction pleine d'humour de Jean-Pierre Vivante, Guillaume de Chassy, Géraldine Laurent et André Minvielle jouent le répertoire de Trénet en passant, sorti en septembre 2024 en hommage au « Fou chantant » (1913 - 2001). La passion de Chassy pour la chanson n'est un secret pour personne comme l'atteste sa discographie : L'Âme des Poètes (2021), Pour Barbara (2019), Letters to Marlene (2018), Shakespeare Songs (2015)... Quant à la trilogie Songs From The Last Century (2009), Wonderful World (2005) et Chansons sous les bombes (2004), elle marque le début d'une longue collaboration avec Daniel Yvinec, contrebassiste sur ces trois albums et directeur artistique de Trénet en passant, et Minvielle, déjà à la voix dans Chansons sous les bombes.

Chassy, Laurent et Minvielle reprennent neuf des dix titres de Trénet en passant et rajoutent « La vie qui va » (1939), « La Cigale et la Fourmi » (1941) et « Sur le fil » 

Guillaume de Chassy - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM
(1942). Après une introduction lyrique du piano qui tourne autour de « La Mer » (écrite en 1946 avec Léo Chauliac), Chassy lance « La folle complainte » (1951) avec un swing contagieux. Sud-ouest oblige, le chant de Minvielle n'est pas sans rappeler celui de Claude Nougaro. Les développements véloces de Laurent ajoutent du piquant, tout comme le chorus néo-bop du pianiste. Après ce premier morceau jubilatoire, Chassy marque une pause pour expliquer la genèse de Trénet en passant : « je dois vous avouer que j'ai très longtemps détesté Charles Trénet. Il faisait partie de ma Hate List, avec Yves Montand... Mais Yves Montand est resté sur ma Hate List... Charles Trénet est sorti de ma Hate List il y a une vingtaine d'années, grâce à un de mes très bons amis toulousain qui m'a un jour assis devant son feu de cheminée dans une fauteuil en cuir des années trente, avec un verre d'Armagnac en main, et qui m'a dit tu ne peux pas rester dans l'ignorance de Charles Trénet. Il m'a fait écouter cette chanson « La folle complainte ». A partir de là je suis tombé en amour avec l'univers de Charles Trénet et ce sont des chansons qui ont accompagné quasiment tous mes projets. Il y a toujours un moment dans mes répertoire où il y a une chanson de Trénet qui se glisse... Et il y a deux ans j'ai décidé de consacrer tout un projet à ce merveilleux artiste. » L'ostinato puis les envolées volubiles de Laurent, le jeu sautillant de Chassy, presque comme du stride, le chant enlevé de Minvielle et le bruissement d'un sac en plastique qu'il malaxe sur sa poitrine, similaire au frémissement d'une cymbale, soulignent l'énergie et la gaieté de « La vie qui va ». C'est en duo piano - voix que Chassy et Minvielle interprètent « Débit de l'eau, débit de lait », coécrite en 1943 avec Francis Blanche et dont les jeux de mots évoquent aussi l'univers de Boby Lapointe. Retour au trio pour « Je chante », air composé avec Paul Misraki en 1937. Le piano, rapide, alterne lignes de basse et suites d'accords, le saxophone alto, toujours aussi dynamique, dialogue avec les vocalises de Minvielle, avant de prendre un chorus dans une veine be-bop. C'est au tour de Minvielle de laisser le piano et le saxophone alto converser sur la ballade nostalgique « Quand j'étais p'tit, je vous aimais… » (1939). A la délicatesse et aux longues lignes arpégées de Chassy répondent la sonorité velouté et les boucles tendues de Laurent.
Géraldine Laurent - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM
Un piano quasi ragtime et des questions-réponses savoureuses de la voix et du saxophone alto égaient « La Cigale et la Fourmi », empruntée en 1941 à Jean de La Fontaine... « L'Âme des poètes » est un hommage à Max Jacob composé en 1951 pour le film Bouquet de joie de Maurice Cam. L'introduction de Chassy, particulièrement mélodieuse, est emportée dans une valse raffinée, bientôt « bopisée » par Laurent. Un saxophone alto expressif et entraînant, un plastique bruissant et un scat dynamique annoncent « Le Soleil et la Lune » (1939), portée par un piano syncopé. Chassy et Laurent se retrouvent pour « Coin de rue » (1954). Nouvelle ballade aux teintes romantiques, parsemée de contrepoints, de courtes embardées et d'entrelacs de boucles, véritable duo de jazz chambriste moderne. Autre chanson sur des paroles de Blanche et cocréée avec Jean Solar en 1942, « Sur le fil » est de nouveau un duo piano - voix, entraînant à plaisir. Chassy et Minvielle enchaînent avec « Une noix » (1948), air mélancolique chanté avec douceur et intensité. Le concert s'achève sur « L'Héritage infernal » (1943). Après un préambule expressionniste avec une pédale du piano, des phrases fantomatiques du saxophone alto et des effets de voix - borborygmes caverneux, éructations, voix de tête, cris etc. - le trio se lance dans cette chanson comique avec entrain. 
 
André Minvielle - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM

Pour les deux premiers rappels, Chassy, Laurent et Minvielle reprennent des morceaux tiré de La vie d'ici bas, album du « vocalchimiste » sorti en 2007. « De dame et d'homme » s'appuie sur « La Valse Dombelle », valse nostalgique composée par Marc Perrone à la fin des années quatre-vingt dix, et sublimée par l'éloquence du chant, l'accompagnement tout en sensibilité du piano et le chorus inspiré du saxophone alto. Pour « La vie d'ici bas », Minvielle s'est basé sur « Indifférence », standard incontournable de valse musette, composé en 1942 par Tony Murena et Joseph Colombo. Laurent joue d'abord dans l'esprit d'un accordéon, tandis que le piano assure une carrure solide. La chanson dévie ensuite vers un chant béarnais imposant et un solo fiévreux du saxophone alto. Pour le troisième bis, Chassy, Laurent et Minvielle rejouent le final de « L'Âme des poètes », une belle conclusion pour un beau concert.

Chassy, Laurent et Minvielle reprennent des chansons de Trénet, pour la plupart des tubes, et réussissent le pari de leur donner une nouvelle vie flamboyante.


Samedi 20 décembre

Daniel Humair Quartet

Quand Daniel Humair rappelle l'un de ses trios légendaires, avec Marc Ducret à la guitare et Bruno Chevillon à la contrebasse, la musique ne peut être qu'explosive, même vingt-cinq ans après ! Les trois artistes avaient enregistré une première fois en 1998 Quatre fois trois, puis, en 2001, Liberté surveillée, avec Ellery Eskelin en invité. 

Cette fois c'est Samuel Blaser, compatriote tromboniste désormais coutumier des ensembles d'Humair, qui se joint au trio.

Le programme du concert reprend des classiques du répertoire d'Humair dont « Give Me Eleven », « Drama Drome » ou « For Flying Out Proud », signé Franco Ambrosetti, mais aussi le traditionnel « Saint James Infirmary » (clin d'œil à « Les oignons » de Sydney Bechet, interprété dans Quatre fois trois ?) ou « It's About Time », tiré d'In A Silent Way de Miles Davis. Les morceaux sont le plus souvent enchaînés sans transition (les reconnaître est d'autant plus difficile...) et durent le temps qu'il faut au quartet pour épuiser ses idées, « comme au bon vieux temps du free » ! L'ambiance glisse d'un morceau de musique contemporaine, avec des échanges bruitistes et autres cliquetis croisés, à un blues de derrière les fagots, en passant par des envolées free débridées et des walking et chabada dans l'esprit bop. 

 

Samuel Blaser - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM

 

Blaser est un tromboniste tout terrain ! Une maîtrise incomparable de son instrument et son aisance pour modeler sa sonorité, avec ou sans sourdine, lui permettent de s'adapter à toutes les situations, du dixieland à l'avant-garde la plus forcenée. Ses lignes mélodieuses, ses envolées et ses contre-chants s'imbriquent d'autant mieux dans le paysage sonore que les interactions avec la guitare sont sensationnelles.  

Marc Ducret - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM

 

D'ailleurs, le jeu à la fois torturé et charnel de Ducret va comme un gant à la musique d'Humair. A son habitude, il malaxe le son de sa Vendramini en jouant avec la table, avec un bottleneck et diverses pédales. Le guitariste saute de bruitages en brisures, interrompt à l'impromptu ses lignes fluides virtuoses, lance des phrases heurtées parsemées d'effets sonores et lache ça-et-là quelques fulgurances de guitar hero. 

Bruno Chevillon - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM



La contrebasse de Chevillon est au four et au moulin ! Ses walking ultra-véloces (ou pas), ses riffs trapus, ses contrepoints et unissons ingénieux assurent une carrure robuste, servie par une sonorité boisée ample. Quant à ses chorus, plus mélodieux les uns que les autres, ils naviguent sur toute l'étendue de la tessiture avec précision et concision. 

Daniel Humair - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM


Si c'est en battant qu'on devient batteur, alors Humair l'est avec b majuscule ! Tantôt à pousser, tantôt à tracter, sa batterie maintient une pression de tous les instants. Constamment à l'écoute de ses compères, Humair construit ou déconstruit, relance ou bifurque, dans un tumulte de frisés, roulés, moulins, rimshot, splash... Les chabada décollent, les blues s'enflamment, les tempos s'accélèrent et les ballades tournent à la cavalcade. Clairement davantage baguettes que balais, Humair frappe plus qu'il ne caresse sa batterie, qui propulse la musique comme un moteur à réaction !

Comme il fallait s'y attendre, Humair, Blaser, Chevillon et Ducret ont dynamité armures et mesures et proposé un feu d'artifice musical... parfait pour le dernier concert de l'année au Triton !


Un grand merci à Marion Piras et Jean-Pierre Vivante !


15 décembre 2024

Prismes à l’eau au Triton

Le 29 novembre 2024 Daniel Humair fête Prismes à l’eau au Triton. Le disque est sorti sur le label du club le 8 novembre 2024. Le batteur est entouré du trio avec qui il joue désormais depuis sept ans (Modern Art, Drum Thing) : Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano, et Stéphane Kerecki à la contrebasse. Ils ont invité le tromboniste Samuel Blaser, compatriote d’Humair et membre de son trio Helveticus depuis 2018 (Our Way).
 
Le Triton affiche complet ! Cinq des neuf thèmes proviennent du répertoire de Prismes à l’eau et les quatre autres sont tirés de projets plus anciens : « Jim Dine » repris de Modern Art (2017), « More Tuna », composé en 1998 par Joachim Kühn pour Triple Entente, leur trio avec Jean-François Jenny-Clark, « Mutinerie », signée Michel Portal et souvent interprétée par Humair (Liberté Surveillé en 2001, Seasoning en 2017 et Drum Thing en 2020), et « Genevamalgame », une composition d’Humair jouée d’abord en 2004 à Jazz à la Vilette, puis enregistrée dans Our Way (2024).

Après une introduction plaintive, « Jim Dine » est exposé à l’unisson sur une rythmique luxuriante, entrecoupé d’un intermède bluesy. Le trombone bouché, particulièrement expressif, dialogue avec la batterie et la contrebasse, tandis que le saxophone ténor alterne phrases bop et traits free. Construit sur une structure thème – solos – thèmes classique, « Jim Dine » est riche en événements... Lê Quang lance « More Tuna » a capela, avant de développer le thème avec vivacité, en compagnie de Blaser. Les échanges, intenses, s’appuient d’abord sur une batterie puissante et une contrebasse lancinante. Une walking et un chabada véloces ouvrent ensuite la voie au saxophone ténor pour prendre un solo dans l’esprit de Sonny Rollins, et au trombone pour broder dans une veine hard-bop. Composé par Kühn, « Salinas » évoque la musique de chambre : un thème énigmatique et entraînant, des questions-réponses élégantes, une rythmique expressive qui débouche sur une walking et un chabada ponctué de rim shot, et des chorus mélodieux, notamment celui de Kerecki, ample et musical. Comme l’explique Humair en s’amusant, « Give Me Eleven », coécrit avec Kühn, « est à onze temps… c’est à dire douze temps moins les taxes ! ». Le morceau balance du début à la fin. Après le thème, une complainte criarde, les tableaux s’enchaînent, d’abord des contrepoints de Lê Quang et Blaser, suivis d’envolées démonstratives et débridées du trombone sur des changements de tempo. Le chorus a capela du ténor, entre bop et free contrôlé, bientôt enveloppé par une rythmique dense, précède une conclusion bluesy. Humair annonce « Mutinerie » avec des roulements vigoureux et une charleston régulière. Le saxophone soprano, le trombone et la contrebasse embrayent à l’unisson. La mélodie, « ethnique », donne lieu à des variations intenses et compactes, avant que le décor ne change. Kerecki prend un solo monumental, accompagné par les balais subtils d’Humair. Joueur, Blaser les rejoint avec sa sourdine wah-wah. S’engage alors une course-poursuite entre walking et chabada virtuoses et trombone, qui alterne nonchalance et vivacité. Les volutes du soprano, accompagnées des roulements de la batterie et d’un ostinato de la contrebasse, replantent un décor ethnique. 
 
Daniel Humair, Vincent Lê Quang, Samuel Blaser & Stéphane Kerecki – Le Triton – Novembre 2024 © PLM

« Cavatina », composée par Stanley Myers pour la bande-son de Voyage au bout de l’enfer, film de Michael Cimino sorti en 1978, est une ballade tranquille et lyrique qui donne l’occasion au quartet de croiser leurs voix en toute quiétude. Après cet épisode calme, la tempête « Genevamalgame » emporte le saxophone ténor dans un tourbillon vif et bondissant, la contrebasse et la batterie dans une walking et chabada effrénés, et le trombone dans une tirade dynamique, avant la conclusion sur des riffs et autres caquètements facétieux. « Missing A Page », encore une pièce de Kühn, alterne unissons abrupts et discours étirés. Lê Quang part ensuite dans un duo ébouriffant avec Kerecki, à partir duquel la section rythmique relance une walking et un chabada déchaînés. Blaser et Humair poursuivent avec un duo en suspension qui aboutit à un climat bluesy, rapidement transformé en maelström free ! Les tableaux se suivent, mais ne se ressemblent pas ! Le concert s’achève sur un morceau composé par Humair et Lê Quang dans le TGV : « Abstract Bass Bone ». D’un thème-riff dansant surgit un mouvement d’ensemble touffu, porté par une rythmique violente et profonde, entre fanfare néo-orléanaise et hard-bop épais.

Le trio plus un propose un jazz franco-suisse énergique, piquant, malicieux, volubile... et savoureux comme un banquet de fondue et de poule au pot !
 

Le disque


Prismes à l’eau
Daniel Humair

Vincent Lê Quang (ts, ss), Stéphane Kerecki (b) et Daniel Humair (d), avec Samuel Blaser (tb).
Le Triton – TRI-24579
Sortie le 8 novembre 2024

Liste des morceaux

01. « New (amuse-bouche) », Stéphane Kerecki (00:48).
02. « For Flying Out Proud », Franco Ambrosetti (03:07).
03. « Lyria Inn », Daniel Humair & Vincent Lê Quang (04:03).
04. « Free 1 », (01:46).
05. « Give Me Eleven », Danie l Humair (05:16).
06. « Abstract Bass Bone » Daniel Humair et Vincent Lê Quang (03:29).
07. « Cavatine », Stanley Myers, (04:08).
08. « Free 2 « Dark Choc" », Daniel Blaser, et Vincent Lê Quang (06:13    
09. « Salinas », Joachim Khühn (03:23).
10. « Missing a Page », Joachim Khu (04:55).
11. « Drama Drome », Daniel Humair (04.26).
12. « Saint-Cyn-CYR », Stéphane Kerecji (03:18).
13. « Triple Hip Trip », Daniel Humair (04:14).
14. « New (Pousse-Café) », Stéphane Kerecki (00:52).

20 octobre 2024

Our Way – Helveticus

En 2018, pour célébrer ses quatre-vingts ans, Daniel Humair forme Helveticus avec deux compatriotes suisses : Heiri Känzig à la contrebasse et Samuel Blaser au trombone. L’année suivante le trio se produit en concert à Lausanne avec Louis Sclavis en invité, puis, en 2020, ils publient 1291 chez Outnote Records. Quatre ans après, Helveticus reprend les chemins des studios pour Our Way, qui sort chez Blaser Music le 24 mai 2024.

Our Way propose un patchwork de treize courtes pièces : deux airs folkloriques suisses (« Mazurka » et « Träume der Liebe ») ; « Chara lingua della mamma », l’hymne de l’Engadine composé par Robert Cantieni ; « Tiger Rag », saucisson que l’ODJB a enregistré en 1917 ; le « Creole Love Call » de Duke Ellington, chanté par Adelaide Hall en 1927 ; deux standards de Thelonious Monk – « Jackie-Ing » dès 5 By Monk By 5 (1959) et « Bemsha Swing » de Brilliant Corner (1957) –, deux compositions d’Humair (« IRA » écrit pour Liberté Surveillée, en 2001, avec Marc Ducret, Bruno Chevillon et Ellery Eskelin, et « Geneveamalgame », joué pour la première fois en 2004 pendant Jazz à La Villette, avec George Garzone, Tony Malaby, Manu Codjia et Anthony Cox) ; deux morceaux de Blaser (« Root Beer Rag », interprété en 2022 avec Vincent Courtois et Chevillon, puis enregistré en 2023 sur Triple Dip, avec Russ Lossing et Billy Mintz, et « Hook », un inédit) ; plus une improvisation collective, « Heiri’s Idea ».

L’introduction mélodieuse de la contrebasse sur le frémissement des cymbales débouche sur l’exposé solennel d’« IRA », au trombone bouché. Après un développement dans une style musique de chambre moderne, le morceau se conclut sur des roulements martiaux qui accompagnent l’évocation « The Foggy Dew », cher aux révolutionnaires irlandais. « Jackie-Ing » commence en pointillés, avec une contrebasse fluide et sourde sur une batterie luxuriante, avant que Blaser ne réponde aux riffs, ou passages en walking, de Känzig et aux chabadas serrés d’Humair. Un chorus sinueux de la contrebasse laisse place au trombone a capella, pour un solo plein d’humour qui précède un final galopant. Après une entrée majestueuse aux timbales, les barrissements lointains du trombone et le motif cristallin de la contrebasse lancent « Mazurka ». Le trio fait preuve d’élégance : contrebasse boisée, ronde et solennelle, cymbales bouillonnantes, contrepoints chambristes subtils du trombone… « Heiri’s Idea » est un intermède construit autour d’un riff de contrebasse, de crépitements de la batterie et d’arabesques entraînantes du trombone. « Genevamalgame » met en sons une batterie puissante et foisonnante, une contrebasse qui fait gronder son archet et un trombone librement free (et oui ! C’est possible !). Le morceau s’envole ensuite dans un délire de walking et chabada véloces qui fusionnent avec les courbes agiles et pépiements free d’un trombone toujours en verve. « Chara lingua da la mamma », vu par Helveticus, s’apparente d’abord à une ode funèbre, qui se développe en ritournelle, à la foi nonchalante et dansante. Les roulements rapides de la batterie et la pédale de la basse accompagnent le trombone qui sautille d’une note de « Tiger Rag » à l’autre. Le trio déroule le thème avec malice sur une walking énergique et une batterie en roue libre. Comme son titre l’indique, « Warming Up » est un petit tour de chauffe free de Blaser sur les riffs gondants de Känzig et Humair. Place à une rythmique bluesy pour « Bemsha Swing », qui permet au trombone de s’envoler, sans pour autant oublier quelques clins d’œil ironiques à grand renfort de glissando. Le trombone brode un « Root Beer Rag » aérien sur une ligne de contrebasse régulière et des frappes de batterie en suspension. Après un « Hook » exposé à l’unisson, le trilogue part dans tous les sens, porté par une batterie touffue, une contrebasse à l’archet bourdonnant et un trombone qui caquette à qui mieux mieux. Le trombone bouché, les phrases épaisses et le rythme martelé de « Creole Love Call » rappellent le style jungle. Le trio joue le jeu du « vieux jazz », mais parsemé de traits amusants au goût du jour. Tandis que Känzig et Humair prennent leur temps, avec un zeste d’indolence, Blaser développe « Träume der Liebe » comme la bande son d’un western dans des grands espaces...

Our Way prouve que l’Homo Helveticus a bien sa manière à lui de raconter ses histoires : vivacité mélodique, impétuosité rythmique, vigueur sonore, interactions fougueuses et notes d’esprit spirituelles... Comme quoi la « narration abstraite » existe peut-être aussi en musique !


Le disque


Our Way
Helveticusts
Samuel Blaser (tb), Heiri Känzig (b) et Daniel Humair (dms).
Blaser Music – BM012CD
Sortie le 24 mai 2024


Liste des morceaux

01. « IRA », Daniel Humair (4:09).
02. « Jackie-Ing », Thelonious Monk (5:13).
03. « Mazurka », traditionnel suisse (5:25).
04. « Heiri’s Idea », Helveticus (2:31).
05. « Genevamalgame », Daniel Humair (8:06).
06. « Chara lingua da la mamma », Robert Cantieni (5:01).
07. « Tiger Rag », traditionnel (3:59).
08. « Warming up », Helveticus (2:33).
09. « Bemsha Swing », Thelonious Monk (2:59).
10. « Root Beer Rag », Samuel Blaser (3:09).
11. « Hook », Samuel Blaser (2:55).
12. « Creole Love Call », Duke Ellington (2:56).
13. « Träume der Liebe », traditionnel suisse (3:02).

30 mars 2024

Soirée Daniel Humair au Triton

Le 16 mars 2024, Le Triton célèbre Daniel Humair, peintre et musicien, avec un vernissage à dix-huit heures trente et un concert à vingt heures trente. Le temps de profiter d’un délicieux dîner proposé par le chef Alain Chenard…

Côté peinture, une quinzaine de tableaux est disséminée sur les murs du restaurant. De format moyen, rectangulaires ou carrés, la plupart des tableaux sont peints sur papier marouflé collé sur toile. Le style d’Humair est reconnaissable entre tous. Des fonds souvent monochromes, mais jamais en aplat, plutôt rugueux, piqués, striés, tâchés… dans des couleurs plutôt vives, avec des bleus, des verts, des oranges… Et sur ces arrière-plans, des formes irrégulières se superposent, se jouxtent ou se croisent. Elles aussi sont colorées, avec ce même aspect brut que le fond. Leurs contours, clairement tracés, comme pour des vitraux, les mettent encore davantage en relief. Ces œuvres dégagent une impression de puissance, tant la matière est omniprésente.

Côté musique, le trio est dans la lignée de Modern Art (2017) et de Drum Thing (2020), avec Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano, et Christophe Hache à la contrebasse, qui remplace au pied levé Stéphane Kerecki. Sur Drum Thing le trio avait invité le trompettiste Yoann Loustalot. Pour le concert, c’est le tromboniste Samuel Blaser, compatriote d’Humair et membre de l’Heleveticus Trio (avec Heiri Känzig) qui se joint aux trois musiciens.

La soirée commence sur les chapeaux de roue avec « Jim Dine », une composition d’Humair dédiée à l’artiste américain et repris de Modern Art. Le déroulé du morceau reflète tout à fait l’esprit de la musique du plus Français des batteurs Suisse. Sur une batterie mate, sèche, furibonde, et une contrebasse carrée, saxophone et trombone mêlent leurs voix, entre lignes en pointillés, phrases étirées, questions-réponses sportives et contre-chants mordants. La rythmique, elle, alterne dialogues avec les soufflants et walking – chabada. Le tout, dans une ambiance dynamique à souhait !

« Genevamalgame » est un autre morceau d’Humair, d’abord joué en 2004 au festival Jazz à la Vilette, avec George Garzone et Tony Malaby aux saxophones ténors, Manu Codjia à la guitare et Anthony Cox à la contrebasse. Le morceau figure également au programme d’Our Way, de l’Helveticus Trio, dont la sortie est prévue en mai 2024. Après un démarrage majestueux – cymbales solennelles, pédale de basse, et bourdon ou riff du ténor et du trombone – la rythmique, qui ne tient pas longtemps en place, part au galop dans une walking et un chabada effrénés. Blaser et Lê Quang brodent au-dessus de cette atmosphère luxuriante, tantôt calmement, tantôt nerveusement, en solo ou à deux, mais toujours avec une tension sous-jacente. Le quartet termine sur un « quadrilogue » aux accents Africains, avant de conclure en mode fanfare néo-orléanaise free… 

Samuel Blaser - Christophe Hache - Vincent Lê Quang - Daniel Humair (c) PLM

Humair dédie le concert à Sylvain Luc, décédé beaucoup trop tôt, le 13 mars
2024. Le quartet interprète « Deborah etc. », librement inspiré du thème qu’Ennio Morricone a écrit pour Il était une fois l’Amérique. L’air, légèrement accroche-cœur, est exposé en contrepoints par le trombone et le ténor, lentement, comme une ode, sur une batterie cérémonieuse et une contrebasse grave. Le développement se base sur un dialogue tout en douceur entre Blaser et Lê Quang, porté par une rythmique légère et entraînante.

« More Tuna » de Joachim Kühn rappelle de bons vieux souvenirs, et le splendide disque Triple Entente, enregistré en 1998 avec le regretté Jean-François Jenny-Clark. Le chorus d’ouverture d’Humair sur les tambours est solaire ! Après une introduction en forme de contre-chants, le saxophone et le trombone exposent à l’unisson un thème-riff gaillard, dans une veine quasiment hard-bop. Soutenus par le foisonnement puissant d’Humair et la walking solide d’Hache, Blaser et Lê Quang prennent la poudre d’escampette pour rejoindre des contrées free, laissant juste la place pour une intervention mélodieuse de la contrebasse.

Daniel Humair - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

« Morceau tragique », comme le présente Humair, « Drama Drome » apparaît en 2003 sur Baby Boom, avec Matthieu Donarier, Christophe Monniot, Codjia et Sébastien Boisseau. Très cinégénique, propulsé par les balais et les motifs minimalistes de la contrebasse, qui prennent parfois des teintes bluesy, le saxophone et le trombone interagissent en toute intelligence, avec des constructions souvent proches de la musique contemporaine.


Autre réminiscence du passé, « Mutinerie » a été écrit en 1998 par Michel Portal (Dockings – Markus Stockhausen, Steve Swallow, Bruno Chevillon, Bojan Z et Joey Baron) et repris par Humair, en 2001 dans Liberté Surveillée (Ellery Eskelin, Marc Ducret et Chevillon), en 2017 dans Seasoning (Lê Quang, Emil Spanyi et Kerecki) et en 2020 dans Drum Thing. Entre la rythmique abrupte, véloce et musclée, l’unisson sur le thème-riff aux accents folk, les accélérations brutales, les variations de volume et les envolées free du trombone et du saxophone soprano, « Mutinerie » est un morceau particulièrement dense !

Vincent Lê Quang - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

En guise d’introduction de « High Society », marche écrite par Porter Steele en 1901, Humair, qui est d’humeur loquace, raconte sa découverte du jazz : « quand j’étais petit… A Genève… Ma Maman… Elle écoutait les Compagnons de la chanson avec Edith Piaf, « Les trois cloches » ... Une cloche sooonnneu, sooonnnneu… bon et cetera. Ensuite on s’est farci un disque épouvantable qui s’appelle « Y dit le cochon » dont je vous passerai les paroles un jour, et le troisième morceau, c’est un morceau de Charles Aznavour, et ça s’appelle « Le feutre taupé ». Donc ce n’est pas vraiment une éducation de jazz. Par contre, à douze ans, un petit camarade est arrivé avec un disque de jazz. Vous vous rendez compte, un septante huit tours, comme on dit en Suisse, de jazz et c’était « Royal Garden Blues » par Mezz Mezzrow, Bill Coleman, je crois, le trombone je ne suis pas sûr, le batteur était Zutty Singleton (1), que vous ne connaissez pas, mais qui était un très grand batteur et qui a fait partie de l’histoire du jazz. Donc à partir de ce moment là j’ai eu le virus et l’un des morceaux les plus connus de cette époque c’était « High Society », avec un solo réputé de clarinette d’Alfonse Picou. et c’était magique, tout le monde essayait de jouer le chorus d’Alfonse Picou. Et mes petits camarades et moi-même avons décidé d’assassiner pour une dernière fois « High Society ». Alors voici, des années où vos parents n’étaient pas nés, voici « High Society » »… Le quartet débute en mode fanfare tonitruante dans le style New Orleans. Que ce soit sur une walking et des chabadas ultra-rapides ou les quatre temps marqués vigoureusement, le trombone et le soprano passent de traits virtuoses joués à l’unisson à des contre-chants agiles, des courtes phrases fuguées, des échanges bluesy, des stop-chorus dixieland… Un jazz authentiquement libre !

Samuel Blaser - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

Comme le souligne Humair : « Une particularité dans ce groupe, c’est qu’il n’y a pas de liste ». Et les quatre musiciens de s’amuser en choisissant le morceau qu’ils vont jouer… Le choix se porte finalement sur « Drum Thing 2 » , repris du disque éponyme. Sur une rythmique toujours athlétique et touffue, le ténor et le trombone déploient avec inspiration un thème entre hard-bop et free, coloré d’un zeste de blues. Avant l’épilogue free, le solo massif d’Humair met en relief le poids des peaux et le choc des cymbales !

Retour dans le passé avec « For Flying Out Proud », signé du trompettiste Suisse Franco Ambrosetti. Ce morceau « que nous avions enregistré au XXe siècle avec Woody Shaw, Jon Faddis... Qui il y avait d’autre ?... Kenny Wheeler. Ça s’appelait Trumpetmachine ». Ce super groupe, dirigé par le pianiste George Gruntz, comptait également dans ses rangs les trompettistes Palle Mikkelborg et Mike Zwerin, et le contrebassiste Isla Eckinger. Le disque éponyme est sorti en 1978. Humair ne manque pas également de rappeler au public : « n’oubliez pas d’avoir une pensée pour notre ami qui est parti voir le blues ailleurs »… La mise en route de « For Flying Out Proud » évoque à nouveau un hard-bop trapu, rapide, virtuose… La rythmique exubérante met sous pression le ténor, qui rivalise d’ingéniosité et de célérité, et le trombone, qui attise les flammes et répond astucieusement à la contrebasse. La progression collective du quartet fait la part belle aux ruptures rythmiques, fluctuations sonores et autres jeux sur les timbres.

Christophe Hache - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM
 

Suit « un morceau que je joue pour la première fois… que nous avons composé dans le TGV… Première classe parce qu’on n’est pas des rigolos… Et mon camarade Vincent Lê Quang est le nouveau chanteur… C’est une ballade… qui va vous apaiser l’esprit pour rentrer chez vous et regarder la télévision, pour voir des jeunes chanteurs et chanteuses vous chanter des belles choses, où la mélodie c’est [et de taper comme un sourd sur sa batterie]… Un batteur qui jouait très très bien, qui s’appelait André Arpino, avait dit que dans la musique d’aujourd’hui la mélodie était jouée par la grosse caisse… Nous allons vous jouer une vraie mélodie, comme dans le temps… Le temps de la blanquette de veau à l’ancienne… Ça s’appelle ?... » Et Blaser de répondre : « Les grilladines » (pas sûr de la phonétique). Un unisson majestueux, sur une contrebasse économe et des cymbales frémissantes, débouche sur une conversation paisible entre le saxophone et le trombone, soutenue par une polyrythmie entraînante. La montée en tension se fait progressivement, avivée par les envolées free du ténor.

Vincent Lê Quang - Samuel Blaser - Daniel Humair - Christophe Hache (c) PLM

Le concert s’achève sur une coda menée tambour battant par Humair, pendant que Blaser, Lê Quang et Hache exposent en boucle à l’unisson le « Jackie-Ing » de Thelonious Monk (au programme d’Our Way).

Une exposition de peintures captivante et un concert intense… Que vouloir de plus ? En tous cas, il se passe toujours quelque chose d’inouï dans l’univers d’Humair.

 

(1) Il s’agit peut-être de l’une de ces deux versions de « Royal Garden blues ».

* Mezzrow-Ladnier Quintet – « Royal Garden Blues » / « If You See Me Comin' » (Swing - 1938) : Mezz Mezzrow (cl), Tommy Ladnier (tp), Teddy Bunn (g), Geo. Pops Foster (b) et Manzie Johnson (d).

* Bill Coleman And His Swing Stars – Jazz A Pleyel N°1 (Swing – 1952) : Bill Coleman (tp, voc), Dickie Wells (tb), Guy Lafitte (cl, ts), Randy Downes (p), Alvin Banks (b) et Zutty Singleton (d).