22 novembre 2014

Avril 2013

Quatre nouveautés chez Jazz Village…

Malgré les vicissitudes de l’industrie du disque, Jazz Village reste un label dynamique qui continue de sortir à un rythme régulier des disques d’un éclectisme de bon aloi : ceux de d’Ahmad Jamal ou de Rabih Abou-Khalil, aussi bien que de l’Orchestre National de Jazz ou d’Omar Sosa. L’occasion de passer en revue quatre nouveautés sorties depuis février.
Heavens – Amadeus & The Duke – Raphaël Imbert
Après avoir appris en autodidacte le saxophone,Raphaël Imbert intègre le Conservatoire de Marseille, dont il sort avec un premier prix. En 1996, il fonde l’Hemlé Orchestra et l’Atsas-Imbert avec Emile AtsasVincent Lafont et Jean-Luc Difraya. Au début des années 2000, Imbert fait des recherches sur la musique sacrée dans le jazz. Dès lors il compose et travaille abondamment avec des ensembles de musique de chambre, des orchestres (Nine Spirit) et différentes formations : le sextet Newtopia Project, Brotherhood Consort, Sixtine Group…
Cinq ans après le succès de Bach – Coltrane, Imbert sort Heavens – Amadeus & The Duke. Comme l’indique son nom, cette fois, le projet d’Imbert tourne autour de la musique de Wolfgang Amadeus Mozartet de Duke Ellington, avec huit thèmes tirés d’Ellington, six de Mozart et quatre d’Imbert. Pour Ellington, le saxophoniste a puisé dans les trois Concert of Sacred Music, mais aussi dans les suites Such Sweet Thunder (inspirée par William Shakespeare), Deep South Suite etBlack And Tan Fantasy. Il reprend également un morceau de The Duke Plays Ellington et du duo avec Louis Armstrong. Côté Mozart, Imbert pioche dans les quatuors, le Quintette Stadler, les lieder et les motets.
Pour traiter ce répertoire, Imbert s’est entouré de membres du Collectif Nine Spirit : Marion Rampal au chant, Thomas Weirich à la guitare et aux platines, Simon Sieger au piano, à l’orgue ou au trombone, André Rossi au piano ou à l’orgue, Pierre Fénichel à la contrebasse, Jean-Luc Difraya à la batterie et au chant, Florent Héauà la clarinette et Vussa Vequi à a batterie. La couleur musique de chambre est assurée par le Quatuor Manfred : Marie Béreau et Luigi Vecchioni aux violons, Emmanuel Haratyk à l’alto et Christian Wolffau violoncelle.
Rapprocher Mozart et Ellington a du sens : ce sont deux créateurs incontournables dans l’histoire de la musique ; ils appartiennent chacun aux périodes dites « classiques » de leur musique respective ; si l’orchestre est certainement leur terrain de jeu de prédilection, ils n’en restent pas moins des figures majeures de « la musique de chambre » ; prolifiques, ils ont composé une multitude de « standards » tous plus joués les uns que les autres ; ce sont également deux compositeurs mondains qui ont connu le succès de leur vivant…
Pas question pour Imbert et ses compères de mélanger les deux mondes : Amadeus reste Mozart et The Duke, Ellington ! Le nonette et le quatuor évitent l’écueil du crossover de mauvais goût et de la guimauve, trop souvent l’apanage des accompagnements écrits pour les cordes. Les interprétations du « Quintette avec clarinette, K. 581 : Allegretto con variazioni », « A Cenar Teco », « Das Lied der Trennung, K. 519 »… sont fidèles aux originaux. Quand la section rythmique et les solistes de Nine Spirit entrent en  jeu, c’est toujours avec une extrême subtilité, comme, par exemple, la mélodie superposée sur la fugue dans « Zwei geharnischte Männer ». Même approche avec Ellington : l’interprétation swing très Cotton Club (« Dancers In Love ») ou le style jungle (« Such Sweet Thunder »), se mêle à des échanges contemporains ; quasiment parti d’un ragtime, « Happy Go Lucky Local / The Beautiful American » fait un crochet du côté du be-bop, avant de terminer free ! Imbert se sert habilement des contrastes de sonorités entre la section rythmique, les cordes, le saxophone et la voix : avec ses effets dirty et ses vocalises, la version de « Black And tain Fantasy » est particulièrement expressive ; la majesté du quatuor sert à merveille « Les Dissonances, K. 465 » de Mozart ou « Praise God » d’Ellington ; le saxophone saute d’une ambiance orientale (« Ethiopi-K23 ») à un contrepoint raffinés (« My Love ») ou à des lignes élégantes (« Ave verum corpus, K. 618 ») en duo avec la voix… Chaque morceau apporte son lot de trouvailles !
Le choix des thèmes, l’esprit musique de chambre, la texture des sonorités et l’ingéniosité des arrangements font de Heavens – Amadeus & The Duke un disque brillant.
Le disque
Heavens – Amadeus & The Duke
Raphael Imbert Project
Raphaël Imbert (sax, b cl, p), Marion Rampal (voc), Thomas Weirich (g, platines), Simon Sieger (tb, p, org), André Rossi (p, org), Pierre Fénichel (b), Jean-Luc Difraya (d, voc) , Florent Héau (cl) et Vussa Vequi (d), avec le Quatuor Manfred : Marie Béreau (vl), Luigi Vecchioni (vl), Emmanuel Haratyk (a vl) et Christian Wolff (vcl).
Jazz Village – JV 570011
Sortie en février 2013.
Liste des morceaux
01. « Dancers In Love », Ellington (3:08).                
02. « Such Sweet Thunder », Ellington 3:12).                      
03. « Quintette avec clarinette, K. 581: Allegretto con variazioni », Mozart (5:48).        
04. « Das Lied der Trennung, K. 519 », Mozart (4:57).                   
05. « Ethiopi-K23 », Imbert (3:38).               
06. « My Love », Ellington (2:42).                
07. « Les Dissonances, K. 465 », Mozart (1:39).                  
08. « Introduction / Heaven », Imbert et Ellington (4:27).             
09. « Zwei geharnischte Männer », Mozart (2:36).            
10. « Black And Tan Fantasy », Ellington (4:24).                 
11. « A Cenar Teco », Mozart (4:31).                      
12. « Praise God », Ellington (3:21).            
13. « Man Came To Jesus », Imbert (3:40).             
14. « Happy Go Lucky Local / The Beautiful American », Ellington (4:59).           
15. « New World A-Comin' », Ellington (1:37).                   
16. « Come Sunday », Ellington (4:30).                    
17. « Die Himmlischen », Imbert (4:08).                 
18. « Ave verum corpus, K. 618 », Mozart (4:48).               
19. « My Love », Ellington (musical saw version) (Bonus Track) (2:29).

This Just In – Gilad Hekselman
Arrivé aux Etats-Unis en 2004,Gilad Hekselman est devenu rapidement le partenaire privilégié de nombreux musiciens de la scène new-yorkaise, de Chris Potter àAvishai Cohen en passant parJohn ScofieldTigran Hamasyan ou Esperanza Spalding. En 2006, il sortSplitLife, en trio avec Joe Martin et Ari Hoenig, puis, en 2008, Words Unspoken, avec Martin, Marcus Gilmore et Joel Frahm. Hekselman rejoint Harmonia Mundi en 2011, pour Hearts Wide Open, enregistré avec Martin, Gilmore et Mark Turner. C’est avec le même quartet que le guitariste publie This Just In, en avril 2013
This Just In comprend huit morceaux séparés par cinq courtes transitions – les « Newsflawsh » - qui ressemblent à des jingle. Aux compositions de Hekselman s’ajoutent « Nothing Personal » du pianisteDon Grolnick et « Eye In The Sky », le tube de l’album éponyme du groupe de rock progressif The Alan Parsons Project.
Dans les deux premiers morceaux, la sonorité et le phrasé de Hekselman rappellent d’autant plus Kurt Rosenwickel que le guitariste a choisi Turner pour lui donner la réplique... Mais, dès « The Ghost Of The North », la personnalité du trio de Helkselman s’affirme avec une mélodie lente jouée sur des effets mystérieux et une batterie aux aguets. Les morceaux rapides commencent souvent par des unissons nerveux (« This Just In », « Nothing Personal »), la structure des morceaux privilégie davantage les interventions des solistes plutôt que la traditionnelle structure, thème – solos – thème, comme les interactions tournantes du trio dans « Above », le jeu de questions – réponses entre Turner et Hekselman dans « Nothing Personal », le guitariste développe les morceaux avec fluidité (« March Of The Sad », « Dreamers »)… Martin et Gilmore constituent une section rythmique à la fois enjouée (« March Of the Sad ») et légère (« Dreamers »). Les lignes modernes de la basse (« Above ») et la musicalité de la batterie (« Nothing Personal »), même dans les passages touffus (« Eye In The Sky »), assurent une pulsation constante (« This Just In »). Turner joue sur « This Just In », « Nothing Personal » et « This Just Out ». Le jeu de Turner va comme un gant à la musique d’Hekselman : une mise en place nette et précise, un souffle ferme, une sonorité métallique et un sens du discours très sûr.
Bien ancré dans le jazz actuel, Hekselman propose une musique dissonante et tendue, à la fois entraînante et libre, et This Just Inprouve que le guitariste a encore bien des choses à raconter !
Le disque
This Just In
Gilad Hekselman
Gilad Hekselman (g), Joe Martin (b) et Marcus Gilmore (d), avec Mark Turner (ts).
Jazz Village – JV 570013
Sortie en avril 2013.
Liste des morceaux
01. « Above » (7:38).
02. « Newsflash # 1 » (0:22).
03. « This Just In » (8:15).
04. « Newsflash # 2 » (0:51).
05. « The Ghost Of The North » (4:18).
06. « Newsflash # 3 » (0:35).
07. « March Of The Sad » (7:04).
08. « Newsflash # 4 » (0:15).
09. « Nothing Personal », Don Grolnick (7:56).
10. « Eye In The Sky », Alan Parsons & Eric Woolfson (5:06).
11. « Newsflash # 5 » (0:44).
12. « Dreamers » (5:49).
13. « This Just Out » (1:52).
Tous les morceaux sont signés Hakselman, sauf indication contraire.

Panamerican – Stéphane Huchard
Stéphane Huchard apprend d’abord la batterie avec le trio familial – son père est accordéoniste et son frère, pianiste – puis dans des groupes de rock. A quinze ans, il rejoint l’école Dante Agostini où il reste cinq ans. Par la suite il joue dans des contextes très variés, de l’Orchestre National de Jazz à Sanseverino, en passant par Andy Emler,Sylvain Luc, le Big Band Lumière de Laurent Cugny ou Romane. En 1999, Huchard sort Tribal traquenard, son premier disque en leader. Deux ans plus tard, c’est toujours chez Blue Note qu’il publieToutakoosticks. En 2005, pour Bouchabouches, le batteur passe chez Nocturne, mais c’est Such qui produit African Tribute To Art Blakey(2008).
En 2012, Huchard a enregistré Panamerican pour Jazz Village, avec un sextet de haut vol : Jim Bear aux claviers, Chris Cheek aux saxophones, Nir Felder à la guitare, Matt Penman à la contrebasse etMinino Garay aux percussions.
Huchard signe les neuf morceaux de Panamerican. Les titres de certaines compositions invitent à la danse : « Bancal Cha-Cha », «  Boogaloo King », « Groovy Side » ou « Melodic City ». D’autres sont des hommages : « Happy New York », « Just An Herbie Vore » pourHancock, « El Minino » pour Garay, voire « Boogaloo King » en référence au Big Boogaloo d’Eric Legnini, qui a réalisé et mixéPanamerican.
Inutile de dire que Panamerican est placé sous le signe du groove. Avec sa frappe sèche, courte, rapide et souvent doublée, Huchard maintient son sextet constamment sous tension. Dès que le rythme s’emballe, le batteur fait balancer la musique (« Boogaloo King », « Happy New York »). Dans les ballades, il est volontiers lyrique (« El Minino ») et son chorus final (« Dream Solo ») est un exemple de musicalité sur les peaux. Le reste de la section rythmique est aussi efficace : riffs groovy et lignes sourdes de Penman, motifs entraînants de Garay et accords cadencés de Bear. Loin de prendre la vedette, Huchard laisse de l’espace à Cheek et Felder, voire Bear – chorus bien sentis au piano dans « El Minino » et au Fender Rhodes dans « Melodic City »  ou « Happy New york ». Felder passe d’un solo dans un style fusion (« Groovy Side ») à une ligne souple (« Bancal Cha-Cha ») ou un chorus très acoustique et fluide (« Find A New World »). Quant à Cheek, il se montre tour à tour faussement nonchalant (« Sleepless », « just An Herbie Vore »), post-bop ascendant funky (« Bancal Cha-Cha »), nostalgique (au soprano dans « El Minino »), post-bop avec des touches orientales (« Happy NewYork »)…
Panamerican ne s’embarrasse pas de fioritures et swingue du début à la fin sur des rythmes vifs et des développements dansants et séduisants.
Le disque
Panamerican
Stéphane Huchard
Jim Beard (p, kbd), Chris Cheek (ts, ss), Nir Felder (g), Matt Penman (b), Minino Garay (perc) et Stéphane Huchard (d).
Jazz Village – JV 570019
Sortie en avril 2013.
Liste des morceaux
01. « Sleepless » (5:01).
02. « Groovy Side » (3:34).
03. « Just An Herbie Vore » (5:24).
04. « Boogaloo King » (3:55).
05. « Bancal Cha-Cha » (4:19).
06. « El Minino » (6:18).
07. « Find A New World » (5:04).
08. « Melodic City » (5:27).
09. « Happy New York » ( 4:15).
10. « Dream Solo » (1:50).
Tous les morceaux sont signés Huchard, sauf indication contraire.

Border-Free – Chucho Valdés
Fils du pianiste Bebo Valdés et de la pianiste et chanteusePilar RodríguezChucho Valdés apprend évidemment le piano dès son plus jeune âge… Il poursuit au Conservatoire Municipal de Musique de La Havane. A quinze ans il monte son premier trio de jazz avecEmilio del Monte et Luis Rodríguez, puis il joue dans des hôtels, intègre l’orchestre de son père, fait partie de l’Orchestre Cubain de Musique Moderne sous la direction d’Armando Romeu et Rafael Somavilla et crée plusieurs groupes. En 1973, Valdés monte le groupe qui fera sa renommée : Irakere. Dans les années deux mille, il revient à des formats plus restreints, quartet ou quintet. En 2009, Valdés crée son label, Comanche (tout un symbole), qui sort Chucho’s Steps et, fin 2012,Border-Free.
En 2012, Valdés a formé un quintet avec deux figures clés de la scène cubaine : Dreiser Durruthy Bombalé aux bátas et le percussionnisteYarodly Bareu Robles. A leurs côtés, deux musiciens de la nouvelle vague cubaine : le contrebassiste Angel Gastón Joya Perellada et le batteur Rodney Barreto Illarza. Pour étoffer son combo, Valdés a également invité le trompettiste Reinaldo Melián Alvarez et le saxophoniste Brandford Marsalis, sur trois morceaux.
Côté répertoire, en dehors de « Tabú », un standard cubain composé par Margarita Lecuona et interprété Cuarteto Machin en 1934, les sept autres morceaux sont de Valdés. Comme souvent, il en profite pour rendre hommage à des êtres qui lui sont chers : « Bebo » pour son père, « Pilar » pour sa mère ou « Caridad Amaro » pour sa grand-mère, morceau qu’il avait déjà joué en 2001 pour le film Calle 54.
Les morceaux – autour de dix minutes – commencent le plus souvent par une introduction a capella de Valdés, ensuite le groupe part sur le thème, puis les solistes interviennent chacun à leur tour, avant une conclusion dont le format varie en fonction de l’ambiance : solo de congas dans « Congadanza », coda du piano dans « Afro-Comanche »…
Bombalé, Robles et Illarza constituent une véritable « machine de percussions latines » : superpositions rythmiques remarquables, régularité impeccable, son chaleureux, jeu démonstratif sans être étouffant, aisance polyrythmique infaillible… Perellada est un contrebassiste réellement impressionnant : la mise en place parfaite de ses lignes et riffs irréguliers apportent beaucoup de relief à tous les morceaux ; son solo véloce dans « Afro-Comanche » joue sur tout le registre de la contrebasse avec un à propos confondant et, dans « Pilar », il prend un chorus particulièrement émouvant ; quant à sa musicalité à l’archet, dans « Pilar », elle force le respect… Avec sa sonorité puissante et son phrasé be-bop latin jazz, Alvarez ajoute une touche éclatante, tandis que Marsalis se prête au jeu de la musique cubaine en jouant les chœurs et en prenant des chorus denses qui penchent davantage vers le post-bop que la salsa. Même s’il fait avant tout partie de la grande famille des pianistes de latin jazz, Valdés est capable de tout jouer, ou presque ! Dans ses solos, il incorpore toujours des phrases tirées de divers horizons : des musiques traditionnelles cubaines, bien sûr, mais aussi de la musique romantique (« Caridad Amaro »), du hard-bop (« Afro-Comanche »), de Johann Sebastian Bach et Miles Davis (« Pilar »), de la musique contemporaine et orientale (« Abdel »)…
De « Congadanza » à « Abdel », Border-Free revendique ses racines cubaines et les rythmes latinos inondent l’album de leur polyrythmies chatoyantes. Conga, boléro, son… musique classique européenne et jazz se mêlent dans un festival de notes joyeux et dansant !
Le disque
Border-Free
Chucho Valdés
Reinaldo Melián Alvarez (tp), Dreiser Durruthy Bombalé (bátas, voc), Chucho Valdés (p), Angel Gastón Joya Perellada (b, voc), Yarodly Bareu Robles (perc, voc) et Rodney Barreto Illarza (d, voc), avec Brandford Marsalis (ts, ss).
Jazz Village
Sortie en mai 2013.
Liste des morceaux
01. « Congadanza » (9:13).
02. « Caridad Amaro » (6:28).
03. « Tabú », Margarita Lecuona (9:50).
04. « Bebo » (7:49).
05. « Afro-Comanche » (11:55).
06 « Pilar » (10:08).
07. « Santa Cruz » (6:24).
08. « Abdel » (9:04).
Tous les morceaux sont signés Valdés, sauf indication contraire.

Reis Demuth Wiltgen

En dehors de Pascal ScumacherMichel Pilz et sans doute quelques autres, les jazzmen luxembourgeois ne sont pas très connus de ce côté-ci des Ardennes. Une raison déjà suffisante pour écouter le RDW Trio !
Reis Demuth Wiltgen, sorti chezLaborie Jazz en février 2013, est le premier disque de ce trio de musiciens luxembourgeois, qui ont étudié aux Etats-Unis et restent très actifs sur la scène new-yorkaise (pour deux d’entre eux) : Michel Reis est au piano, Marc Demuth à la contrebasse et Paul Wiltgen à la batterie. Les neuf morceaux du disque sont des originaux : Reis et Wiltgen en signent quatre chacun et Demuth a fourni le neuvième.
La prise de son, nette et claire, sert particulièrement bien la musique du RDW Trio. Les mélodies sont soignées (« Pacific Coast Highway »), avec un brin de romantisme (« If Only You Would Know ») et souvent basées sur des phrases courtes répétées (« Neel mat Käpp »). Reis possède un touché élégant (« Mirage »), un phrasé équilibré (« Floppy Disk ») et les accents folk ou pop qu’il insère dans ses développements (« Wishing Well ») font parfois penser à Esbjörn Svensson ou Brad Mehldau. Demuth joue tout en souplesse des motifs entraînants (« A Block Apart »), avec des passages slappé (« Straight Circle »), en privilégiant le registre medium de la contrebasse (« No Stone Left Unturned ») et la fluidité du discours (« Neel mat Käpp »), notamment quand il accompagne le piano à l’unisson (« Floppy Disk »). Quant à Wiltgen, c’est un batteur d’une musicalité incontestable : roulements courts et serrés (« Mirage ») avec une frappe sèche et précise (« Straight Circle ») aux baguettes, subtil aux balais (« If Only You Would Know ») ou sur les cymbales aux mailloches (« Wishing Well »).
Reis Demuth Wiltgen s’inscrit dans la longue lignée des trios piano – contrebasse – batterie initiée par Bill Evans. Les trois artistes ajoutent à leur palette musicale des couleurs venues de la pop, mais aussi du minimalisme, de  la musique répétitive, voire du romantisme.
Les musiciens
Reis apprend le piano au Conservatoire de la Ville de Luxembourg. Il part ensuite aux Etats-Unis pour étudier au Berklee College of Music, à Boston, puis au New England Conservatory of Music. Installé à New York, Reis compte cinq disques à son actif et a joué avec Joe Lovano,Dave HollandGeorge Garzone etc. Et Reis, Demuth et Wiltgen commencent leur aventure en trio dès 1998.
Diplômé du Conservatoire Royal de Bruxelles et du Koninklijk Conservatorium of The Hague, Demuth a également suivi les cours du Berklee College of Music. En 2004, il est membre de l’European Jazz Orchestra, sous la direction de Pedro Moreira. Demuth a aussi joué et enregistré avec la chanteuse Sofia Ribeiro et le vibraphonisteSchumacher. Demuth a partagé la scène avec Michael BreckerJef NeveKenny WernerErwin Van… et il dirige le département jazz de la Music School of Echternach, au Luxembourg.
Après avoir appris les percussions classiques au Conservatoire de Musique d’Esch-sur-Alzette (Luxembourg), Wiltgen s’installe aux Etats-Unis en 2001 et rejoint la Manhattan School of Music. Il crée The Paislies qui sort un disque chez Fresh Sound New Talent, participe à The TransAtlantic Collective, co-dirige RDW Trio et a joué avec David BinneyAmbrose AkinmusireKurt Rosenwinkel
Le disque
Reis Demuth Wiltgen
RDW Trio
Michel Reiss (p), Marc Demuth (b) et Paul Wiltgen (d).
Laborie Jazz
Sortie en février 2013.
Liste des morceaux
01. « Mirage », Reis (5:31).
02. « No Stone Left Unturned », Reis (4:22).
03. « A Block Apart », Wiltgen (4:14).
04. « Floppy Disk », Wiltgen (4:45).
05. « If Only You Would Know », Reis (7:12).
06. « Straight Circle », Demuth (4:59).
07. « Wishing Well », Wiltgen (7:01).
08. « Pacific Coast Highway », Reis (5:13).
09. « Neel mat Käpp », Wiltgen (4:52).

Monk’n’Roll

Deux ans après X Suite For MalcolmFrancesco Bearzatti et son Tinissima 4et sont de retour avec un nouveau disque,Monk’n’Roll, qui sort en mars 2013 sur le label italien Cam Jazz.
Le saxophoniste et clarinettiste du Frioul ne change pas une équipe qui gagne ! A la trompette et aux bruitages, Bearzatti confirme le fantasque Giovanni Falzone et, à l’arrière, il compte sur sa paire rythmique habituelle : le solide Danilo Gallo à la contrebasse et à la basse soutenu par le puissant Zeno De Rossi à la batterie.
Comme le titre du disque l’indique, la musique de Monk’n’Roll repose sur treize thèmes de Thelonious Monk interprétés sur des arrangements rock. En outre, dans la plupart des morceaux, Bearzatti et ses acolytes ont incrusté des motifs rythmiques et mélodiques tirées du répertoire rock : « Another One Bites The Dust » (Queen) dans « Bemsha Swing » ; « Back In Black » (AC/DC) dans « Trinkle Tinckle » ; « Walking On The Moon » (Police) dans « ‘Round Midnight » ; « Billie Jean » (Michael Jackson) dans « In Walked Bud » ; « Walk This Way » (Aerosmith) dans « Straight No Chaser » ; « Immigrant Song » (Led Zeppelin) dans « I Mean You » ; « Walk On The Wild Side » (Lou Reed) dans « Criss Cross »… Idée de construction astucieuse, le Tinissima 4et utilise « Misterioso » comme un refrain presque bop, qui revient, ça-et-là, entre les morceaux.
Pour enfoncer complètement le clou, Bearzatti parodie la pochette du célèbre disqueUnderground de Monk, sorti en 1968 : la mise en scène et le décor sont quasiment identiques, mais la référence au nazisme a disparu, les armes sont remplacées par les instruments et c’estThelonious Himself qui est prisonnier du quartet !
De Rossi n’y va pas par quatre chemins et joue violemment ! Tour à tour hard rock (« Trinkle Tinkle »), rock’n roll (« Bye-ya »), funk (« In Walked Bud »), lourd et foisonnant (« I Mean You »), il prend des chorus imposants à grand renfort de roulements rapides et de splash brutaux (« Bensha Swing »). De Rossi semble nager comme un poisson dans l’eau dans ces ambiances binaires. Gallo mise également sur une efficacité maximum : des motifs de rock qui feraient danser les plus balourds (« Blue Monk »), des ébauches de walking entraînantes (« ‘Round Midnight »), des riffs qui déménagent (« Straight No Chaser »), des lignes sourdes (« Bensha Swing »), un jeu dirty (« Green Chimneys »)… Gallo sort tout l’attirail du bassiste de rock, slap excepté. Visiblement, Garzone s’amuse beaucoup ! D’un solo déchaîné (« Bye-ya ») ou dans une lignée be-bop décalée (« In Walked Bud »), à des vociférations, rires et autres cris (« Brilliant Corners », « Trinkle Tinkle »), il laisse libre court à son expressivité. Ses contrepoints habiles, chœurs élégants, unissons virtuoses et interventions impromptues enrichissent incontestablement la musique du Tinissima 4et (« ‘Round Midnight »). Bearzatti n’en finit pas d’impressionner au ténor, comme à la clarinette basse : une sonorité magnifique (« Bensha Swing »), un savoir-faire précieux (les arrangements…), une créativité exemplaire (« In Walked Bud »), un sens de l’interaction remarquable (« Criss Cross ») et un lyrisme à la fois libre et mélodieux (« Green Chimneys », « I Mean You »), sans oublier les jeux électro déjantés (« Blue Monk »).
Monk’n Roll contient certes une bonne dose d’humour, qui frise souvent la bouffonnerie, mais ce n’est qu’une façade : faire sonner les compositions de Monk comme le fait le Tinissima 4et, les arranger pour qu’ils collent avec des rythmes souvent frustres et envahissants et les développer avec autant d’aisance et de diversité, est une vraie prouesse !
L’hommage à Tina Modotti et la suite pour Malcolm X ont révélé le Francesco Bearzatti Tinissima 4et qui, depuis, n’a cessé de s’affirmer comme l’une des formations les plus originales et captivantes du moment. Avec son énergie foudroyante, ses arrangements lumineux et sa bonne humeur contagieuse, Monk’n’Roll  est un incontournable de ce printemps 2013 !
Le disque
Monk’n’Roll
Francesco Bearzatti Tinissima 4et
Francesco Bearzatti (ts, cl), Giovanni Falzone (tp), Danilo Gallo (b) et Zeno De Rossi (d).
Sortie en mars 2013.
Cam Jazz – CAMJ 7859-2
Liste des morceaux
01. « Misterioso » (2:16).     
02. « Bemsha Swing » (4:14).
03. « Bye-ya » (4:37).
04. « Green Chimneys » (6:01).
05. « Misterioso » (0:54).
06. « Trinkle Tinkle » (5:19).
07. « 'Round Midnight » (6:23).
08. « In Walked Bud » (4:09).
09. « Misterioso » (1:58).
10. « Brilliant Corners » (3:25).
11. « Straight No Chaser » (4:49).    
12. « Crepescule With Nellie » (2:40).
13. « I Mean You » (5:42).
14. « Misterioso » (2:09).     
15. « Blue Monk » (4:11).     
16. « Criss Cross » (6:13).
Tous les morceaux sont de Monk.

Koa-Roi

En 2006, neuf musiciens de la classe de big band du Conservatoire Régional de Perpignan dirigée par Alfred Vilayleck, décident de poursuivre l’aventure ensemble et, l’année suivante, ils montent leCollectif Koa. Fort d’une vingtaine d’artistes, ce collectif a pour but de créer et diffuser de la musique improvisée dans le Grand Sud grâce à différentes formations, qui vont du Grand Ensemble Koa au Gratitude Trio en passant par le Melquiadès Quartet, Pitch Quartet, Looking For Abraxas Quintet… Le collectif organise également des ateliers, des stages, des jam sessions, des concerts… A partir de 2008, il crée le festival Rencontres Koa Jazz qui se déroule chaque mois de mai et fin 2012, toujours en quête de nouveaux horizons, il ouvre le KoA JazZ CluB dans la Maison Pour Tous Voltaire, à Montpellier.
En novembre 2012, le Grand Ensemble Koa sort son premier disque –  Koa-Roi – dont le répertoire est signé Vilayleck, tout comme les arrangements. Le Grand Ensemble est constitué de onze musiciens dont la plupart font partie des membres fondateurs du collectif : Sylvain Artignan (clarinette), Armel Courrée (saxophone alto), Jérôme Dufour (saxophone ténor), Pascal Bouvier (trombone), Matia Lévreroet Yoan Fernandez (guitares), Samuel Mastorakis (vibraphone),Daniel Moreau (claviers et fender rhodes), Guylain Domas et Vilayleck (basse) et Julien Grégoire (batterie).
La musique du Grand Ensemble Koa n’adopte pas la structure traditionnelle des morceaux de jazz (thème – solos – thème), mais privilégie davantage les mouvements d’ensemble sur des boucles mélodiques et une rythmique à la fois puissante et dansante. Sur un ostinato métallique très africain, « Intro » est construit à partir de boucles qui s’imbriquent les unes dans les autres et qui avancent comme dans un canon. Ces motifs répétitifs enchevêtrés évoquent évidemment la « musique de phases » chère à Steve Reich et Terry Riley, mais en moins minimaliste… L’atmosphère des morceaux suivants s’inscrit dans la démarche de Steve Coleman. D’ailleurs le Collectif Koa, qui a déjà travaillé avec Coleman, jouera avec les Five Elements, en avril 2013, au KoA JazZ CluB. Comme chez Coleman, la section rythmique est un moteur de tension : elle doit allier régularité, puissance et pulsation, sans jamais tomber dans le martèlement rock qui tue, trop souvent, le suspens. Les basses jouent des riffs entraînants, avec des passages en slap (« Coup d’Etat », « Les trois cercles »). La batterie, solide et mate (« Coup d’Etat »), enchaîne des rythmes groovy aux accents funky (« Coup d’Etat », « Ifébo »), avec, parfois, une accentuation binaire (« Les trois cercles »), des effets de roulements de fanfare militaire (« La marche du soldat »)… Quand ces rythmes vigoureux sont installés, vibraphone, guitares et claviers mettent en place leurs ostinatos, souvent en contrepoints (« Light Mode », « Les trois cercles »), ou superposent des couches sonores continues (« Obéfi », « Les trois cercles »). Dans ce décor dense, les soufflants entrent en jeu, en chœur à l’unisson ou dans un foisonnement de voix (« Coup d’Etat », « Les trois cercles »). Quand les instrumentistes prennent des solos, ils sont courts et dans la continuité des mouvements d’ensemble (clarinette dans « Lght Mode », trombone dans « La marche du soldat »).
Le Grand Ensemble Koa navigue entre musique du vingtième, fanfare, funk, world, fusion… Un patchwork éclectique haut en couleur ;  Koa-Roi est un album rythmé, dynamique et dansant. Il n’y a plus qu’à espérer que ce collectif qui a déjà conquis le Grand Sud, parte à la conquête du Grand Nord !
Koa-Roi
Collectif Koa
Sylvain Artignan (cl), Armel Courrée (as), Jérôme Dufour (ts), Pascal Bouvier (tb), Matia Lévrero et Yoan Fernandez (g), Samuel Mastorakis (vib), Daniel Moreau (Kb, fender rhodes), Alfred Vilayleck et Guylain Domas (b) et Julien Grégoire (d).
Novembre 2012
Liste des morceaux
01. « Intro » (3:53).
02. « Coup d’Etat » (5:18).
03. « Light Mode » (4:42).
04. « Ifébo » (7:32).
05. « Obéfi » (3:55).
06. « La marche du soldat » (4:34).
07. « Les trois cercles (10:05).
Toutes les compositions sont signées Vilayleck.

Equanimity Meeting au Châtelet

Le 1er mars 2013, Henri Texier est programmé au théâtre du Châtelet à l’occasion de la sortie de Live At L’Improviste, en mars chez Label Bleu. Le contrebassiste se produit avec Hope, bien sûr, mais aussi avec des amis, invités pour faire la fête… en toute sérénité !
Hope est le dernier quartet en date de Texier (Live At L’improviste – 2013), avecSébastien Texier aux clarinettes et saxophone alto,François Corneloup au saxophone baryton et Louis Moutin à la batterie. Si les deux premiers musiciens jouent en compagnie du contrebassiste depuis les années quatre-vingts dix, le batteur, lui, est un nouveau venu dans la galaxie Texier. Le Nord-Sud Quintet (Canto Negro – 2011) est également convié à la soirée, avec, aux côtés de Texier père et fils, Francesco Bearzatti au saxophone ténor, Manu Codjia à la guitare et Christophe Marguet à la batterie (au lieu de Moutin). Texier invite aussi Joe Lovano, un vieux compagnon de route qui figure sur les premiers enregistrements du contrebassiste pour Label Bleu : Paris-Batignolles (1986), Izlaz (1988) et Colonel Skopje (1988). Enfin, un deuxième hôte de marque participe aux agapes : John Scofield.
Inauguré en 1862, le théâtre du Châtelet peut accueillir jusqu’à deux mille spectateurs dans un cadre plutôt inhabituel pour de la musique improvisée… Même remarquablement placé, à l’orchestre, il faut un certain temps pour s’accoutumer à la sonorité de la salle et à la sonorisation de l’orchestre : le son paraît lointain et ténu, voire déséquilibré et confus. Les abonnés, les inconditionnels de Texier, les fans de Lovano et de Scofield, les amateurs de têtes d’affiche, les élèves de conservatoire, les journalistes, les passionnés, les musiciens et les curieux forment un public disparate plus proche de celui d’un festival que d’un club.
Le concert s’articule autour de trois compositions de Canto Negro(« Anda Compañeros », « Tango fangoso » et « Mucho calor »), trois morceaux de Live At L’Improviste (« S.O.S. Mir » repris de Mad Nomad(s), « Ô Elvin » d’Alerte à l’eau et « Desaparecido » de Colonel Skopje), deux thèmes signés Scofield et deux de Lovano (« Le Petit Opportun » et « Blue Sketches »).
Les compositions de Texier portent sa patte : des thèmes simples et majestueux qui paraissent familiers. Les déroulements sont caractéristiques : une structure classique – entre deux mouvements d’ensemble monumentaux, joués à l’unisson ou en contrepoint, les musiciens alternent des solos plutôt vifs – et des développements qui s’apparentent au free, sur une section rythmique qui maintient une pulsation homogène… Ces contrastes instaurent une tension jubilatoire.
Avec le Nord Sud Quintet, qui ouvre la soirée sur « Anda Compañeros », Codjia prend un solo émouvant (« Tango Fangoso »), au saxophone alto, Texier fils joue une ligne fluide superbe avec ce son ample et rond qui rappelle Art Pepper, et Bearzatti part dans un chorus plus débridé. Il est regrettable que les saxophonistes n’aient pas bénéficié d’un micro sur le pavillon, comme Lovano : leur sonorité n’est pas vraiment mise en valeur. D’autant plus que le jeu de Marguet  est, comme à son habitude, dynamique et touffu, et que la sonorisation semble accentuer les cymbales, qui masquent légèrement le jeu des solistes. Quant à la contrebasse, son timbre grave lui permet d’émerger du flot : son solo dans « Tango Fangoso », bâti sur des montées et des descentes, est exceptionnel de rythme et de musicalité. Scofield rejoint le quintet et apporte une touche entre rock et blues avec des phrases tout en souplesses, tandis que Codjia penche davantage vers un free teinté de rock, sur une base d’accords et de jeu linéaire. Visiblement ravi d’être là et d’excellente humeur, Lovano se joint à son tour à Scofield et au Nord Sud Quintet. Dès les premières notes, il joue fort et fait preuve d’une grande présence, dans un style post bop moderne, accompagné par la contrebasse en walking. Le chorus de Scofield se poursuit dans la même veine avec, toujours, ces traits de blues en filigrane. Corneloup et Moutin entrent en scène et l’Equanimity Meeting Band se trouve réunit pour « S.O.S. Mir », denier morceau avant l’entracte.
La musique de l’Equanimity Meeting Band est imposante ! Les batteries vrombissent, les soufflants rugissent, les guitares bourdonnent et la contrebasse gronde… (« Desaparecido »). Mais, au milieu du tumulte, l’orchestre glisse des passages assagis : Lovano a capella, Texier et Bearzatti pour des chorus à la fois mélodieux et tendus à la clarinette basse (« Ô Elvin »), Scofield élégant (« Blue Sketches »), l’habituel raga de Texier (« Mucho calor »), le quatuor cross-over pour instruments à vent, écrit par Lovano pour cette soirée (« Le Petit Opportun »)…
L’Equanimity Meeting est un condensé d’énergie, de vitalité, de mélodies et d’improvisations touchantes… Texier et ses amis musiciens ont amplement mérité la standing ovation enthousiaste du public !
Le disque
Live At L’Improviste
Henri Texier Hope Quartet
Sébastien Texier (cl, as), François Corneloup (bs), Henri Texier (b) et François Moutin (d).
Label Bleu
Sortie en mars 2013
Liste des morceaux
1. « O Elvin » (13:43).
2. « Blues d'eau » (10:37).
3. « La fin du voyage », Sébastien Texier (6:45).
4. « Desaparecido » (10:25).
5. « Song For Paul Motian » (9:31).
6. « Sacrifice » (5:52).
7. « Roots », Sébastien Texier (4:03).
8. « S.O.S. Mir » (10:36).
Toutes les compositions sont signées Texier sauf indication contraire.

Sons d’hiver – Première partie…

Une triste nouvelle accueille cette édition de Sons d’hiver : Jef Lee Johnson est décédé subitement le 28 janvier 2013. Habitué du festival, où il avait déjà joué six fois, Johnson devait s’y produire avec Yohanes Tona et Patrick Dorcean. Sons d’hiver 2013 lui est dédié et Dorcean, Jean-Paul Bourelly et Reggie Washington lui rendent hommage le 22 février.
Organisé en partenariat avec le Conseil Général du Val de Marne, Sons d’hiverécume les théâtres du 94, avec quelques incursions dans le 75. Côté chiffres : douze soirées, une vingtaine de concerts, six conférences et débats, un ciné concerts… dans des salles qui vont d’une centaine de places à plus de mille et le tout pour un tarif moyen qui tourne autour de quinze euros ! Ouf ! Côté programmation, de l’inouï, rien que de l’inouï ! Plus de la moitié des concerts sont des créations ou encore inédits en France, voire en Europe.

Vendredi 1er février
Espace Culturel André Malraux – Le Kremlin-Bicêtre
C’est au Kremlin-Bicêtre que revient l’honneur d’entamer Sons d’hiver 2013, avec deux trios dynamiteurs sonores : Marteau rouge et Free Form Funky Freqs.
Marteau Rouge
Il y a vingt ans, le guitariste Jean-François Pauvros, le manipulateur de sons Jean-Marc Foussat et le batteur Masako Sato fondent Marteau Rouge. Tout un symbole.
Troisième disque du trio après …Un jour se lève (1998) et Marteau Rouge & Evan Parker Live (2009), Noir 03, sorti chez Gaffer Records en octobre 2012, sert de base au répertoire du concert. Mais dans la musique improvisée, les bases sont parfaitement instables !
Marteau Rouge annonce la couleur dès le premier morceau : la musique sera violente ou ne sera pas ! Des effets électro et vocaux forment un fond touffu sur lequel les martèlements vigoureux de la batterie rivalisent avec les figures véhémentes de la guitare. Après cette entrée en matière tonitruante, le trio part dans une mélopée aux accents extrêmes orientaux : Pauvros a troqué le plectre pour l’archet, Sato fait tintinnabuler ses percussions et Foussat distille des bruitages mystérieux. Après un blues joué en toute liberté, le set s’achève sur une conclusion aussi impétueuse que l’introduction, avec une ligne de guitare dans un esprit rock alternatif. Pendant que Sato embrase les rythmes à grands coups de baguettes et que Foussat passe les sons à la moulinette de son ordinateur VCS 111, les cordes hurlantes de Pauvros déchirent mélodies et harmonies dans une déferlante de stridences furieuses. Une ferronnerie en pleine révolution pendant près de cinquante minutes !
Free, rock, punk, metal, progressif… Marteau Rouge, c’est la réunion explosive d’un guitar hero soixante-huitard, d’un ingénieur du son bruitiste et d’un cuisinier des fûts et cymbales !
Free Form Funky Freqs
New-York, 2006, le Tonic : Vernon ReidJamaaladeen Tacuma et G. Calvin Weston jouent ensemble pour la première fois. L’expérience leur plaît : ils réitèrent au Tritone Club de Philadelphie et enregistrentUrban Mythology Volume One en 2007. Free Form Funky Freqs est né.
Reid est passé par Defunkt de Joe Bowie et Decoding Society deRonald Shannon Jackson. Tacuma et Weston ont joué dans Prime Time d’Ornette Coleman et avec James « Blood » Ulmer. Deux entrées en musique fracassantes !
C’est avec un carillon apaisant que Free Form Funky Freqs accueille le public. Reid démarre par une mélodie planante qui contraste avec la frappe puissante de Weston et le riff groovy de Tacuma... Rythmes binaires costauds et motifs funky : la musique du trio est placée sous le sceau de l’énergie et de la danse. Les musiciens se servent souvent de boucles mélodico-rythmiques comme point de départ. Ils prennent ensuite tout leur temps pour développer et échanger leurs idées, avec beaucoup d’à-propos. Tacuma et Weston assurent une pulsation funk constamment entraînante et Reid passe d’un chorus rock à un solo de free funk avec l’aide de ses pédales et de son ordinateur.
Le trio rend un hommage poignant à Johnson : la mélodie lointaine de la guitare, la basse minimaliste et la batterie intense composent presque un requiem. Dans cette ambiance triste et solennelle, Tacuma déclame un texte émouvant : « Jeff! Jeff! We hear you! Jeff! We feel you! Jeff! We miss you! Jeff! We love you! Jeff! […] ». Pendant que Tacuma essuie ses larmes, Weston vient sur le devant de la scène, s’adresse à Johnson puis s’agenouille. Quant à Reid, il joue une mélodie bouleversante soulignée par une ligne de basse douce et une batterie emphatique.
Free Form Funky Freqs clôture près d’une heure et demie de plaisir avec un morceau magnétique, porté par le slap de Tacuma, la vigueur de Weston et les enchaînements arpégés de Reid.
Mieux vaut « une liberté puante » qu’« une prison dorée » ! Précurseur du mouvement avec « Opus De Funk » (1953), ce n’est pas Horace Silver qui aurait contredit cette affirmation. Et Free Form Funky Freqs de démontrer qu’une rythmique puissante et groovy à souhait mariée à un free teinté de rock peuvent engendrer une musique dansante et créative.

Mardi 5 février
Espace Jean Vilar – Arcueil
Pour la quatrième soirée du festival, l’Espace Jean Vilar d’Arcueil accueille un familier de Sons d’hiver, Tony Hymas, en trio avec les frères Bates, et Wicked Knee, le nouveau quartet de Billy Martin.
Tony Hymas & The Bates Brothers
Hymas rencontre Jean Rochard, le fondateur du label nato, au festival de Chantenay, en 1984. Hymas rejoint les « artisans nato » avec Flying Fortress, enregistré en 1988. Il compose ensuite 8 Day Journal pour la formation de Sam Rivers, joué à l’occasion de Sons d’hiver 1996. Depuis, Hymas est resté fidèle à nato et à Sons d’hiver, pour lequel il a notamment créé Ursus Minor, en  2003. Après l’enregistrement de Birdwatcher avec Michel Portal, en 2007, Hymas a l’occasion de jouer en concert avec le batteur JT Bates. De cette réunion naissent un trio avec Bruno Chevillon et le trio avec The Bates Brothers, qui inclut Chris Bates à la contrebasse.
Le concert reprend des morceaux de Blue Door, sorti chez nato en 2011, et « In A Sense » (Hope Street MN – 2002). Mais il s’agit davantage d’une relecture de Blue Door qu’une simple redite : les introductions sont plus longues et les développements plus débridés. Hymas marie passé et présent, blues et classique, lyrisme et free… avec beaucoup de subtilité et les frères Bates forment une paire rythmique d’exception : Chris, le bassiste, allie maitrise instrumentale parfaite et créativité remarquable ; la versatilité et la rapidité de réaction de JT servent à merveille la musique d’Hymas.
Dans « Les évadés de la nuit », « In A Sense » et la reprise d’« Avec le temps », Hymas laisse libre-court à son lyrisme, mais il amène le premier morceau vers un blues, tandis que le deuxième s’apparente davantage à la musique contemporaine et la chanson de Léo Ferréexplose dans une interprétation free. Après l’introduction de la contrebasse à l’archet, le trio fait monter la tension dans « Ahneen »,  avec un suspens qui rappelle Keith Jarrett. Des phrases courtes du piano, un motif joué à l’archet par la contrebasse, un jeu grondant de la batterie et une construction sophistiquée : « Apotheg 5 » mêle des éléments de jazz, de pop  et de de musique contemporaine, dans une sorte de « free pop »… Impression que l’on retrouve également dans l’ambiance rock progressif de « The Way Back Home ». Hymas chante cette chanson, qui rappelle Ben Sidran, de sa voix grave et cassée. « The Kid From Whiteville » (impressionnant solo de JT en introduction) et « Blues For Garland », joué en bis, fleurent bon le hard bop avec walking et chabada…
Acoustique, puissante, interactive et inventive sont les premiers adjectifs qui viennent à l’esprit pour qualifier la musique du trio. Hymas et les frères Bates jouent finalement un jazz presque classique, mais sans cesse pimenté de traits originaux : ruptures rythmiques, brisures harmoniques, éclatements mélodiques, fractures sonores, échanges impromptus… Autant d’éléments qui rendent leur musique passionnante !
Billy Martin’s « Wicked Knee »
Medeski, Martin & Wood a assuré la renommée de Billy Martin. Depuis plus de vingt ans, ce power trio ne cesse de brouiller les pistes entre musiques improvisées et musiques populaires d’aujourd’hui. En 2010, Martin réalise un désir qu’il avait depuis longtemps : créer une fanfare qui associe sa batterie à des cuivres.
Pour son projet, le batteur fait appel à des musiciens qui évoluent dans des milieux aux démarches voisines : les Lounge Lizards de John Lurie, Spanish Fly, Sex Mob, Fœtus,voire John ZornCurtis Fowlkes est au trombone, Steven Bernstein à la trompette et Marcus Rojas au tuba. Quant au nom de la formation, pour le moins original (« mauvais genou »), elle est empruntée au titre d’une compilation de ragtimes, de blues et de stomps joués au piano, Shake Your Wicked Knees. Le quartet compte déjà deux disques à son actif : We Are Wicked Knee (2011) et Heels Over Head (2013).
Un brass band minimaliste – une trompette avec un trombone pour la section des soufflants plus un tuba pour les basses – et une batterie… Wicked Knee s’inspire des fanfares de La Nouvelle Orléans, bien sûr, mais le jeu mat, sec, rapide, tendu et serré de Martin ajoute une touche jazz rock. En soutien ou en solo, l’énergie et la cohérence du jeu de Martin forcent le respect, à l’instar de son élégant morceau sur des gongs proche des bonang de gamelan. Il maintient son quartet sous pression du début à la fin du concert. D’une vivacité contagieuse, la musique de Wicked Knee invite à la danse, comme la version entraînante de « It Don’t Mean A Thing ». Si Fowlkes penche plutôt vers le hard bop, Bernstein, lui, part volontiers dans des escapades free. Quant à Rojas, il est aussi à l’aise dans une walking soutenue, que dans des riffs rock ou des motifs bluesy. Les soufflants sont sur la même longueur d’onde, comme le montre la version de « Bemsha Swing », développée sur une base de contrepoints réjouissants. 
Martin décrit la musique de Wicked Knee comme du « ragtime funk » parsemé d’intermèdes free. C’est exactement ce qu’évoque cet orphéon : une rythmique puissante et chaloupée sur laquelle les cuivres alternent chants et improvisations libres.

Sons d’hiver – Deuxième partie…

Samedi 9 février
Théâtre Jacques Carat – Cachan
La Compagnie Lubat voit le jour en 1976 et son festival, Uzeste Musical, en 1978. Pour fêter ses trente-cinq ans, Bernard Lubatinvestit le théâtre Jacques Carat de Cachan, qui affiche complet. Assis autour d’une table de banquet, Lubat, sa compagnie et ses invités festoient en attendant le démarrage du concert…
Les 35èmes rougissants… de la Cie Lubat
Avec Lubat au piano, à la batterie, à la voix et aux jeux, la Compagnie est constituée des guitaristes Fabrice Vieira et Thomas Boudé, du bassiste Jules Rousseau et du batteur Louis Lubat. Pour l’occasion, Lubat a invité quelques amis : le tromboniste pyrotechnicien Patrick Auzier et Michel Portal qui sont de l’aventure depuis la première édition d’Uzeste Musical, le photographe Christian Ducasse (1979), l’actrice Laure DuthilleulLouis Sclavis et le chanteur Beñat Axiari (1981), André Minvielle (1985) et Archie Shepp (2001). Les élèves du centre de musiques actuelles EDIM participent également aux deux derniers morceaux du concert.
En guise de préambule aux trente-cinq ans d’« Uzeste médical », Lubat se lance dans un monologue politique parsemé de jeux de mots potaches : « le changement c’est maintenant, mais le change ment », « j’ai le cerveau lent »… Après un solo de piano proche de la musique contemporaine, la Compagnie se joint à Lubat pour un morceau qui balance, sur des rythmes quasi funky. Un diaporama, monté avec des photos de Ducasse et commenté sobrement par Lubat, retrace des moments forts d’Uzeste Musical. Retour à la musique avec Axiari et son expressionnisme si particulier, entre chant et cri, avec une voix aigüe, quasi de tête. Entre chaque morceau, Lubat raconte des anecdotes et plaisante dans une ambiance familiale. Sclavis et Portal dialoguent avec verve, sur ce ton entre contemporain et free dont ils ont le secret. Quand Lubat passe derrière les fûts, le trio fait monter la pression ! Après avoir fait chanter le public sur des onomatopées, s’être amusé sur une vocalise d’opéra et déliré surGyorgy Ligeti et les chants pygmées, Minvielle mêle scat et chant, en s’accompagnant avec un cajon. Toujours plaisantin, Lubat joue ensuite avec deux petits cochons en plastique… Suit la projection d’une vidéo des spectacles pyrotechniques d’Auzier. La Compagnie Lubat revient sur scène pour un morceau foisonnant, qui combine des ingrédients de musique contemporaine et de musique du vingtième, avec des passages dansants, soutenus par une walking et une batterie énergiques ! Shepp et son saxophone ténor se mêlent à la Compagnie pour un solo free. Sa sonorité énorme se détache sur le fond touffu que tissent les guitares, la section rythmique et le piano. Tous les invités se retrouvent pour l’apothéose finale. Shepp joue et chante le blues avec une expressivité captivante, tandis que chaque musicien y va de son chorus, pour un festival sonore mémorable. Les élèves de l’école de musique viennent sur scène pour un court et gros bazar organisé, ainsi qu’un rappel entre jazz et funk, avec Shepp dans le rôle du shouter !
Un feu d’artifice de souvenirs émouvants, jeux de mots malicieux, traits musicaux palpitants… dans une ambiance potache contestataire soixante-huitarde, toujours attachante, car sincère. Un anniversaire réussi : merci Monsieur Lubat.

Vendredi 15 février
Salle Jacques Brel – Fontenay-sous-Bois
Le 15 février est placé sous le signe de la chanson française et de la percussion moyen-orientale. La salle Jacques Brel de Fontenay-sous-Bois présente Denis Colin et Ornette dans un programme consacré àNino Ferrer, tandis que l’Atlas Trio de Louis Sclavis invite le percussionniste d’origine iranienne Keyvan Chemirani.
Denis Colin et Ornette jouent et chantent Nino Ferrer
La Société des Arpenteurs, le quintet de Colin, qui accompagneBettina Kee, alias Ornette, est composé de Diane Sorel au chant,Antoine Berjeaut à la trompette et au bugle, Julien Omé à la guitare,Théo Girard à la basse et François Merville à la batterie.
Enfant en Nouvelle-Calédonie, étudiant à La Sorbonne en ethnologie et en archéologie, matelot autour du monde sur un cargo, animateur radiophonique en Italie (1967 – 1970), éleveur de chevaux dans le Quercy (1970), personnage de bande dessinée (dans Corto Maltese en Sibérie d’Hugo Pratt – 1979), acteur (Litan de Jean-Pierre Mocki – 1982), peintre (exposition à Paris – 1993)… Ferrer a suivi un parcours original. Passionné par la musique dès son plus jeune âge, Ferrer commence sa carrière comme bassiste de jazz. Par la suite il se fait connaître par ses chansons comiques telles que « Les cornichons », « Le téléfon », « Mao et Moa », « Mirza »… Mais Ferrer a aussi composé des tubes « sérieux », comme « C’est irréparable », « Le Sud », « La maison près de la fontaine »… et un disque influencé par le rock progressif (Métronomie – 1971). Il met fin à ses jours en 1998.
Univers Nino, le spectacle de Colin et d’Ornette, porte bien son nom ! Le programme couvre largement la carrière du chanteur, de 1966 à 1993, et reflète différentes facettes de Ferrer : des morceaux légers dans une ambiance twist avec « Je vends des robes » (1969), « Les cornichons » (1966)... ; de la bossa nova avec « La rua madureira » (1969) ; du blues avec « Le blues des rues désertes » (1966) ; le tube interplanétaire « Le Sud » (1974) ; des chansons à texte comme « L’arbre noir » (1979), « Mobby Dick » (1974), « La désabusion » (1993) etc.
Ornette s’appuie sur son timbre haut, sa diction claire, son sens des nuances (« Le blues des rues désertes »), son aisance rythmique (« Les cornichons ») et son Clavia Nord electro 2 pour interpréter avec swing et caractère les chansons de Ferrer. En doublant souvent Ornette à l’unisson, la voix de Sorel donne de l’ampleur au chant, dont l’intensité s’accorde mieux avec le reste de l’orchestre. Les arrangements de Colin restent jazz (section rythmique, chorus, registre) avec, parfois, un côté musique de film (souplesse des transitions, ambiances). La clarinette basse se marie idéalement avec le timbre d’Ornette (« La rua madureira ») et quand Colin chante (« L’arbre noir », « La désabusion »), sa voix grave, sa nonchalance et son ton, presque parlé, rappellent davantage Serge Gainsbourg que Ferrer.
Ornette, Colin et les Arpenteurs relisent de fond en comble les chansons de Ferrer. S’ils restent fidèles aux textes et aux mélodies de base, en revanche les rythmes et les arrangements n’ont qu’un très lointain lien de parenté avec les originaux. Le chanteur aurait d’autant plus apprécié l’hommage, que la musique swingue de bout en bout sans jamais tomber dans la facilité.
Sclavis Atlas Trio & Keyvan Chemirani
Changement de décor et de musique avec le Sclavis Atlas Trio et Chemirani. Entre les émissions radiophoniques (Jazz sur le vif, Le bleu la nuit…), les clubs (Le petit faucheux, Le rocher Palmer, Sunside…) et les festivals (Kind Of Belou, A Vault Jazz, Nevers Jazz Festival…), le trio n’arrête pas ! Créé en 2011, le trio a enregistré Sources pour ECM l’année suivante.
Pour le concert de Sons d’hiver, le guitariste Gilles Coronado et le claviériste Benjamin Moussay sont évidemment de la partie, et Chemirani joue du zarb ainsi que diverses autres percussions.
L’Atlas Trio interprète le répertoire de Sources. La musique du trio se situe à la croisée de la musique contemporaine, pour le cadre sophistiqué des morceaux (« La disparition », « Migration »), du rock progressif, pour l’énergie rythmique (« A Road To Karaganda », « Quai Sud »), et des musiques du monde, pour les sonorités (« Près d’Hagondange »). Après l’exposition des thèmes, souvent à l’unisson, les quatre musiciens échangent leurs propos dans des croisements de voix complexes (« Along The Niger », « Dresseur de nuages ») et la musique tourne de l’un à l’autre, avec un équilibre savamment mis en place. Moussay passe d’un jeu acoustique limpide au piano aux effets électro des claviers, dont un mini clavier qu’il utilise pour des motifs de basse, sourds (« A Road To Katanga »). Avec sa sonorité métallique, ses accords brutaux et ses lignes puissantes brisées, Coronado renforce la touche rock (« Quai Sud »). Les percussions de Chemirani s’insèrent à merveille dans la musique de l’Atlas Trio. Les sons chaleureux et les rythmes à la fois vifs et subtils de Chemirani apportent un complément de relief et de profondeur (« Along The Niger »). Sclavis prolonge les thèmes par des chorus dissonants, mais qui restent le plus souvent mélodieux (« La disparition »), et il dialogue avec chacun des protagonistes à tour de rôle. Le clarinettiste glisse également quelques passages débridés (« Dresseur de nuages ») et achève le concert sur un solo en souffle continu hypnotique.
Les rythmes complexes du Moyen Orient et de l’Inde se marient parfaitement bien avec la musique raffinée, parfois minimaliste et toujours prenante du Louis Sclavis Atlas Trio.

Sons d’hiver 2013 – Troisième partie…

Dimanche 17 février
Théâtre Paul Eluard – Choisy-le-Roi
Sacrée soirée à Choisy-le-Roi : le théâtre Paul Eluard propose le quintet de Denis Fournier et le duo Michel Portal – Hamid Drake.
Denis Fournier Watershed
Watershed (le partage des eaux) est le nom du groupe franco-américain que Fournier a formé en 2011 et dont les membres sont Bernard Santacruz, contrebassiste avec qui il joue depuis près de vingt ans, et des musiciens de l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) rencontrés à Chicago : Nicole Mitchell aux flûtes (flûte et alto)*, Hanah Jon Taylor au saxophone (ténor et soprano), à la flûte* et au WX 11 (contrôleur midi à vent de Yamaha) et Tomeka Reidau violoncelle.
Watershed sort son premier album chez RogueArt, en 2012. Dans la foulée, Fournier et Alexandre Pierrepont créent The Bridge, une association dont l’objectif est de favoriser les échanges entre les artistes américains et français.
Le quintet formé par Fournier s’appuie sur une instrumentation originale : deux flûtes ou une flûte et un saxophone ténor, un violoncelle et une section rythmique sans piano. Les musiciens sont rompus aux exercices classiques autant qu’aux expériences jazz d’avant-garde. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la musique de Watershed ait de nombreux points communs avec une « musique de chambre free ».
Du début à la fin du concert, la cohésion des musiciens et la cohérence de leur musique sont confondantes. L’architecture des morceaux se construit logiquement au fil des propositions, comme dans « La voce de la luna » : la contrebasse et le violoncelle introduisent la pièce par un duo emphatique, la batterie en rajoute avec un bruissement subtil, puis les flûtes mêlent leurs notes tenues pour forger une ambiance mystérieuse et foisonnante, qui débouche naturellement sur un superbe thème mélodieux, prétexte à un morceau solennel aux tournures africaines.
Les musiciens conversent en toute liberté : la flûte basse de Mitchell répond au saxophone soprano de Taylor dans « Prayer For Walud » (thème signé Reid et dans lequel elle joue un solo en pizzicato qui vaut le détour !) ; la flûte alto dialogue avec le violoncelle de Reid dans « Le partage des eaux » ; le ténor, l’alto et le violoncelle croisent leurs voix sur « White Horses » (composition de Santacruz) ; « Dannie Richmond », hommage au batteur de Charles Mingus, commence par un solo de Fournier passionnant, essentiellement sur les peaux, puis tous les musiciens échangent leurs propos dans une polyphonie tendue… Une autre caractéristique réjouissante de Watershed, c’est l’omniprésence d’une pulsation : Fournier et Santacruz, qui n’hésite pas à jouer des walking (« Le partage des eaux »), laissent beaucoup d’espace au quintet, puis reviennent çà-et-là à des cadences rythmiques régulières, à l’instar de « Pathways » (écrit par Mitchell).
A la fois structurée et spontanée, subtile et entrainante, collective et individuelle, créative et intelligible, la musique de Watershed est séduisante du début à la fin, en un mot : formidable !
* Un grand merci à Michel Edelin pour ses commentaires avisés.

Hamid Drake & Michel Portal Duo
Hamid Drake et Michel Portal ont joué ensemble en duo pour la première fois en avril 2012, lors de l’Europa Jazz festival au Mans. Réunir de nouveau ces deux « monstres sacrés » de l’avant-garde est une aubaine pour tout amateur de musique inventive.
Portal et Drake ont une telle expérience musicale et une telle habitude des duos improvisés, qu’ils paraissent décontractés, mais concentrés ; les deux artistes s’écoutent attentivement, restent constamment à l’affût l’un de l’autre, saisissent les intentions au vol, rebondissent sur la moindre note, exploitent chaque ouverture... Ils tirent parti de toutes les nuances possibles – registres, rythmes, tempos, volume, texture – et la musique du duo tient la salle en haleine. « Judy Garland », un thème de Portal composé pour Minneapolis (2001), donne un bon exemple de la connivence qui existe entre les deux musiciens.
Portal passe d’une ligne caverneuse, profonde, magnétique, jouée avec un son d’une limpidité stupéfiante à la clarinette basse, aux phrases virevoltantes et aigues du saxophone soprano ou à un scat nerveux chanté dans le bec de l’instrument. Volontiers lyrique au bandonéon, Portal joue des paso-doble, tango, valse et autres fandango qu’il pimente de digressions free. Percussionniste d’exception, Drake possède une précision éblouissante et une palette de jeux d’une variété remarquable : un chorus sur les cymbales qui sonne comme des cloches, des roulements serrés, des riffs au bendir, des superpositions de rythmes, des motifs entraînants, une pulsation régulière, des frappes imposantes et ainsi de suite !
Tout au long du concert, les deux musiciens s’encouragent de la voix, dialoguent avec bonne humeur, se lancent même dans un numéro comique autour du boléro de Maurice Ravel. Et Drake de préciser à propos de Portal : « he is one of your national treasury, I hope you know that! ». En bis, Portal entame le boléro au saxophone soprano, avant de jouer, au bandonéon, la « Perceuse basque », qui n’est autre que « The Star-Spangled Banner », l’hymne américain, sur lequel Drake slamme !
Un batteur-conteur d’une présence hors du commun et un saxophoniste-clarinettiste-bandonéoniste aux mille et une idées : Portal et Drake sont époustouflants et leur concert une merveille ! La standing ovation est amplement méritée. Entre Watershed et le duo Portal et Drake, ce 17 février musical restera dans les annales !

Lundi 18 février
Théâtre Dunois
Joëlle Léandre, Benoît Delbecq & Carnage The Executioner
Le 3 septembre 1980, pendant le festival de Chantenay-Villedieu (Sarthe), Jean Rochard crée nato. Depuis plus de trente ans, le label œuvre pour diffuser toutes sortes de musiques : « on se moque des questions de style, on se refuse à entrer dans les boîtes qui se profilent, on emprunte volontiers les sentiers buissonniers, on épie l'histoire, on raconte pour vivre la musique de découverte en découverte ».
La coopération entre nato et Sons d’hiver remonte à la première édition du festival, en 1991, et nombreux sont les « artisans nato » qui participent à l’édition 2013 : d’Hymas à Pauvros, en passant par les frères Bates, Carnage The Executioner, Colin, François Corneloup,Benoît DelbecqHélène LabarrièreJoëlle Léandre, Portal, Sclavis...
Rochard a choisi le théâtre Dunois pour célébrer la soirée nato. Ce n’est pas un hasard : le théâtre Dunois a été fondé en 1977 et  Nelly Le Grévellec continue d’animer ce haut lieu des musiques improvisées avec toujours autant de ferveur. Dès le début, nato a investi ce théâtre avec notamment, en 1982, l’enregistrement d’un disque fondateur de Léandre : Les douze sons.
Pour ce « retour à la case Dunois », Léandre est en compagnie de deux musiciens avec qui elle n’a jamais eu l’occasion de jouer : Delbecq au piano et Carnage The Executioner, « boîte à rythmes humaine ». Le concert se déroule en deux parties : trois duos en tournante, puis cinq trios.
Léandre et Carnage débutent le set par un morceau entre musique contemporaine et rock expressionniste. Léandre joue avec ses tripes : la contrebasse et la musicienne ne font plus qu’un avec la musique ! Sa sonorité épaisse, grave, puissante possède une ampleur digne de la résonnance d’une cathédrale. Carnage déploie des boucles rythmiques éructées, murmurées ou chantées, puis contrôlées par l’intermédiaire de pédales. Il les modifie, les enrichit, les élague, au grès des échanges avec la contrebassiste. Delbecq et son Bösendorfer préparé succèdent à Léandre. Le travail sur les rythmes et les sonorités est au cœur du morceau de Delbecq et Carnage. Les expérimentations du duo tiennent à la fois de la musique expérimentale (Steve Reich, bien sûr, mais aussi John Cage), du free jazz, du gamelan (sonorités cristallines du piano préparé et boucles imbriquées), voire du hip-hop. Léandre et Delbecq clôturent le premier set avec un morceau saccadé, construit sur des interactions rythmiques et des fusions sonores, proche de la musique contemporaine. Le trio dégage beaucoup de puissance : Carnage n’hésite pas à assener des motifs rock ; Delbecq altère la sonorité du piano avec divers accessoires pour fouiller les possibilités rythmiques de l’instrument ; quant à Léandre, sa contrebasse bourdonne, ses riffs grondent, ses lignes vrombissent et sa voix scande des incantations exaltées…
Le trio place sa musique sous le signe de l’expérimentation jusqu’au-boutiste, de la recherche et développement extrême, de la prise de risque maximum… plus encore que d’avant-garde, il faudrait parler de future-garde !

Sons d’hiver 2013 – Troisième partie

Mardi 19 février
Salle des fêtes de l’Hôtel de Ville – Saint-Mandé
Escalier à double révolution, parquet, moulures, salle en longueur, scène surélevée, sièges moelleux… la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville a de l’allure. Les saint-mandéens reçoivent le quartet d’Hélène Labarrière et le quintet de Kidd Jordan.
Hélène Labarrière Quartet
En 1993, Labarrière monte le quintet Machination, son premier groupe. Dix ans plus tard, la contrebassiste forme un quartet avec le saxophoniste François Corneloup, le guitariste Hasse Poulsenet le batteur Christophe Marguet, et enregistre Les temps changent, en 2007. C’est ce quartet qui se produit à Saint-Mandé, l’occasion de jouer le répertoire de Désordre, sorti en février 2013 chezInnacor.
L’énergie est à l’ordre du jour ! Pourtant les thèmes penchent plutôt vers la nostalgie (« Désordre »), la majesté (« Le pouvoir de Loc’ha ») et l’élégance (« Montreuil Mali »). Mais quand le quartet s’en empare, les morceaux changent de climats et s’embrasent dans un free nerveux et rythmé (« 10’ »). Le jeu vif, instinctif, souvent touffu (« Montreuil Mali ») et toujours réactif de Marguet fait danser la musique du quartet (« In My Room ») et la met sous tension (à l’image de son solo grandiose dans « Le pouvoir de Loc’ha »). Corneloup s’en donne à cœur joie avec son baryton : riffs entraînants (« Montreuil Mali »), effets bruitistes amusants (« In My Room »), phrases monumentales accentuées par la sonorité profonde et grave du saxophone (« Désordre »)… Corneloup part fréquemment d’une ligne mélodieuse et débouche sur un développement free tumultueux. Chaleureux, Poulsen joue avec bonhommie et tient son rôle d’accompagnateur avec originalité, dans un joyeux mélange de free noisy (« Montreuil Mali »), de blues (« Désordre »), d’espagnolades (« In My Room »), de rumba congolaise (« Montreuil Mali ») ou de folk (« Voleur »). La sonorité électro-acoustique de sa Guild F-50 Jumbo (?) est particulièrement agréable : la caisse de résonnance apporte de la chaleur aux effets de saturation et autres. D’une mobilité à toute épreuve, Labarrière alterne des motifs profonds (« Désordre »), des riffs cadencés (« Montreuil Mali »), des bourdons imposants (« Le pouvoir de Loc’ha »)… Ses solos passent d’une ligne rapide (« In My Room ») ou mélodieuse (« Voleur ») à des constructions complexes (« 10’ »).
Au milieu du concert, Labarrière et son quartet rendent un hommage solennel aux poilus, avec une interprétation majestueuse de « La Chanson de Craonne ». La contrebassiste rappelle l’historique de cette chanson, interdite par le commandement militaire et censurée en France jusqu’en 1974, mais chantée par les soldats de la Grande Guerre, entre 1915 et 1917. Ecrite sur l’air de « Bonsoir M’amour » (1911 – Raoul Le Peltier et Charles Sablon), « La Chanson de Craonne », aux paroles antimilitaristes, anticapitalistes et révolutionnaires, est connue pour avoir été le chant de ralliement des centaines de soldats qui, après le désastre du Chemin des Dames sous le commandement du général Nivelle, se sont mutinés et furent  condamnés à mort…
La complicité entre les quatre musiciens est évidente : la musique circule sans entrave et passe de l’un à l’autre en toute liberté, au fil des idées. Le quartet propose un free européen moderne, fait de discours libres, parsemés d’ingrédients de musiques de monde, sur une pulsation entraînante… Un plaisir pour les oreilles !
Kidd Jordan Quintet
Discret, mais remarquablement influent sur les musiciens free américains, le fringuant septuagénaire Edward « Kidd » Jordan se présente avec un quintet de chantres de la Great Black Music : le saxophoniste et pianiste Charles Gayle, le saxophoniste basse et multi-instrumentiste J.D. Parran et deux habitués de Sons d’hiver,William Parker et Drake.
Le quintet joue deux pièces d’environ une demi-heure chacune et un bis. Fidèle à son approche, Jordan improvise sans thème préconçu. Dans le premier morceau, Gayle, au piano, propose une idée, un peu dans le style de Thelonious Monk. Drake est virulent de bout en bout et maintient une cadence nerveuse. Parker soutient le quintet avec une pulsation robuste et homogène. Parran accompagne les solistes comme un chœur avec des contrechants joués sur des gimmicks plus variés les uns que les autres : sifflets, sanza, percussions, saxophone basse, flûtes… Jordan joue un free dense, puissant et percutant, qui finit par prendre des allures de cris déchirés. Dans la deuxième pièce, Drake raconte d’abord une histoire sur les peaux de ses tambours, puis introduit les cymbales. Ensuite, le morceau démarre en douceur dans une ambiance free calme, mais torturée. Le piano, le ténor et la flûte prennent leur temps pour faire monter la tension, pendant que la section rythmique garantit le tempo. Parker prend un chorus époustouflant dans lequel il utilise toutes les possibilités de la contrebasse, du pizzicato à l’archet en passant par des percussions sur la table… Gayle passe au saxophone ténor pour rejoindre Jordan et jouer un duo endiablé, avec des fulgurances qui rappellent Albert Ayler. Le bis s’achève en apothéose, avec tous les instruments qui jouent à qui mieux mieux, en dehors de la contrebasse, toujours imperturbable.
Le Kidd Jordan Quintet s’inscrit dans la grande tradition du free jazz américain : des thèmes courts qui ne restent pas longtemps mélodieux car les musiciens les déchiquètent dans des envolées furieuses qui se terminent souvent dans une déflagration « parosismique » !
Vendredi 22 février
Maison des Arts – Créteil
Les mille places de la Maison des Arts de Créteil héberge la soirée hommage à Jef Lee Johnson. Ce concert de Free Funk commence par le trio Bourelly, Washington et Dorcean, suivi de James Blood Ulmeraccompagné par l’orchestre de David Murray.
« Rainbow Shadow »
Pensées pour Jef Lee Johnson
Washington a monté un trio pour évoquer la mémoire de Johnson, avec le batteur habituel du trio de Johnson, Patrick Dorcean, et un artiste que le guitariste appréciait beaucoup : Jean-Paul Bourelly. Il a baptisé le trio, « Rainbow Shadow », clin d’œil au surnom que Jonshon s’était donné et à The Zimmerman Shadow, le dernier disque en leader de Johnson, sorti en 2009 chez nato.
Le concert démarre par une compilation de morceaux de Johnson. Washington prévient ensuite que le trio va jouer la musique de Johnson à leur manière, comme le guitariste l’aurait sans doute souhaité. Les sept morceaux restent dans une ambiance qui consolide l’héritage afro-américain : blues, funk, free et rock. Les lignes de Washington balancent constamment, avec un sens mélodique et dramatique enthousiasmant (l’introduction slappée sur le dernier morceau est un cas d’école). Dorcean assure un rythme régulier et constamment dansant. Puissant et imposant, Bourelly joue et chante entre rock et funk, avec le blues en filigrane et des solos dignes des « guitar heroes ».
Batterie groovy, bass funky et guitare bluesy, le tout avec de forts accents free. Ce cocktail free funk mélange des rythmes entrainants et des développements plutôt savants.
« Stompin And Singin’ The Blues »
En 2012, Murray crée Stompin And Singin’ The Blues pour son big band et un chanteur. Macy Gray est la première interprète du répertoire, joué entre autres le 29 août 2012 au festival Jazz à la Villette. A Sons d’hiver, Ulmer remplace Gray.
Murray dirige un big band de quinze musiciens pour donner la réplique à Ulmer : trois trombones, trois trompettes, deux saxophones alto, deux saxophones ténor, un saxophone baryton, une guitare, un orgue Hammond B3, une basse et une batterie.
Le Big Band s’inscrit dans la tradition de Count Basie avec des chœurs de soufflants robustes et une section rythmique puissante. La mise en place est rigoureuse et l’accent est mis sur l’expressivité. Chaque soliste y va de son chorus dans une ambiance surchauffée. Ulmer chante d’une voix medium, légèrement rauque et éloquente, avec des accents funky. Il s’accompagne avec des suites d’accords plutôt sobres, glisse quelques incartades free et ses solos restent concis, loin des délires virtuoses des « guitar heroes ». « Dear President » est joué dans un esprit rock’n roll, avec des chorus qui frisent le bop. « Greechee Joe » mélange folk et rock. « Grimmin’ In Your Face » démarre dans un registre free blues. Au saxophone ténor, Murray est à l’aise dans toutes les ambiances : be-bop, blues, funk, rock, soul… La plupart de ses chorus finissent par un free suraigu déchiré, digne d’un shouter.
Un blues teinté de free, avec les interventions débridées de Murray et le chant expressif d’Ulmer : Stompin And Singin’ The Blues fait le lien entre les sources et l’avant-garde du jazz, avec toute la vivacité dont un big band porté à ébullition est capable !
Samedi 23 février
Maison des Arts – Créteil
La dernière soirée de Sons d’hiver a lieu à la MAC. Fabien Barontini, le directeur du festival, reste toujours ouvert à toutes les musiques improvisées quelle qu’en soit les influences : du blues au free, en passant par le funk, le rock, le slam, le rap… L’édition 2013 se clôt avec le duo de slammeur – rappeur Saul Williams et Mike Ladd, et le groupe « post-rock » Tortoise.
Saul Williams & Mike Ladd
Saul Williams arrive sur scène avec une pile de livres, tandis que Mike Ladd s’installe devant des consoles et un ordinateur. Quand les deux artistes ne se donnent pas la réplique, ils alternent chorus de spoken words ou de rap et jeux avec les consoles.
Ladd déclame et scande des textes d’une voix medium et claire, tandis que Williams part davantage dans du rap avec une voix plus grave et légèrement nasale. Les effets électro, les boîtes à rythme… font parfois penser au cinéma et à la science-fiction. Williams lit aussi des extraits de livres sur les bruitages que Ladd orchestre avec son ordinateur. Parfois, l’accompagnement en boucles rythmiques répétitives se rapproche d’un DJ et l’ambiance tourne à la discothèque. Les morceaux sont enchaînés dans une suite quasi-hypnotique.
La scansion sur les effets électro et les boucles rythmiques produisent une tension indéniable. Cette tension se base sur la fougue du langage associée à une forme de transe qu’installe la répétition des riffs.
Tortoise & Guests
Créé en 1993, Tortoise est composé de Dan Bitney et John Herndonaux claviers, Jef Parker à la guitare, Doug McCombs à la basse etJohn McEntire à la batterie. D’habitude le quintet est multi-instrumentiste, mais, pour le concert de Sons d’hiver, les musiciens s’en tiennent à un seul instrument. En revanche ils ont des invités qui étoffent la palette sonore : Mitchell à la flûte alto, Antonin-Tri Hoangau saxophone alto et à la clarinette basse, Aymeric Avice à la trompette, Julien Desprez à la guitare, Jim Baker au piano et Bates à la batterie.
Le concert est constitué d’une longue pièce de près de quarante-cinq minutes et d’un deuxième morceau d’une quinzaine de minutes. Les claviers du quintet jouent des nappes de sons lointaines et réverbérées. La musique se déroule lentement dans cet environnement esthète. Les notes du piano se détachent, tandis que les soufflants et la guitare démarrent en chœur, suivent leurs voies puis se recroisent dans des unissons élégants. Dans la première partie, Avice, Desprez, Baker et Mitchell prennent des solos dans une veine post-bop, puis, dans la deuxième partie, les invités sont emportés dans un tourbillon free, lancé par Hoang, repris par Mitchell et poursuivi par tout le groupe. Le morceau se conclut sur un tableau rythmique entraînant, joué en puissance par les deux batteurs. La deuxième pièce est une tournerie de boucles qui avancent en contrepoints décalés. Dans cette ambiance qui évoque la musique irlandaise, les solistes développent un thème mélodieux.
Tortoise plante un décor sonore lancinant qui s’appuie sur des motifs à base de longues phrases récurrentes qui empruntent autant à la fusion qu’au rock progressif. Les solistes invités viennent poser leurs chorus et leurs unissons, le plus souvent free, sur ces nappes sonores. Ambiance hypnotique garantie !

Encore une superbe édition de Sons d’hiver, nouvelle preuve de la vitalité des musiques improvisées : qui sait garder l’esprit éveillé et les oreilles ouvertes, n’est pas prêt de s’ennuyer !