22 novembre 2014

Mars 2012

Songs volume 2 – If Duo

Bruno Angelini et Giovanni Falzone sortent un deuxième disque en duo le 1er mars 2012 : Songs volume 2 suit le volume 1 (!) paru en 2006. Entre temps le duo est passé de Saphir à Abalone, l’excellent label créé et animé par Régis Huby.
Angelini commence par le piano classique, puis se tourne vers la guitare et le saxophone avant de revenir au piano dans la classe de jazz de Guy Longnon au conservatoire de Marseille. Après le CIM, Angelini joue avec Thierry Péala et Kenny Wheeler, puis les expériences s’enchaînent avec Philippe Poussard,Christophe MarguetRamon LopezFrancesco Bearzatti… et Falzone.
Falzone apprend la trompette tardivement, mais rattrape les années perdues aux conservatoires Vincenzo Bellini de Palerme puis Giuseppe Verdi de Milan. De 1996 à 2004 il fait partie de l’Orchestre Symphonique de Milan. Il se tourne ensuite définitivement vers le jazz, collectionne les prix (Django d’Or, Académie du Jazz, Best Talent, Top Jazz…) et enregistre à tour de bras !  
Les duos trompette – piano sont loin d’être rares, sans doute grâce au mariage réussi entre la sonorité des deux instruments : Louis Armstrong et Earl Hines viennent évidemment à l’esprit, mais, en moins anecdotique, il faut aussi écouter les célèbres duos d’Oscar Peterson avec Harry EdisonRoy EldridgeJon FaddisDizzy Gillespie et Clark Terry. Autre adepte de ces duos, Wheeler, qui a joué avec John TaylorKenny Werner et… Angelini. Parmi les classiques du genre : Tom Harrell avec Dado Moroni et Baptiste TrotignonMartial Solal avec Eric Le Lann et Dave DouglasEnrico Rava avec Ran Blake et Stefano Bollani… Ont également croisé leurs touches et leurs pistons : Tomasz Stancko et Bobo StensonTerence Blanchard et Kenny BarronEric Truffaz et Malcolm BraffDennis González et João Paulo... Sans oublier La leçon de jazz d’Antoine Hervé avec Le Lann et les duos déjantés de John McDonough et d’Antony Braxton ou de Wadada Leo Smith et Vijay Iyer. Dans l’actualité, Paolo Fresu et Omar Sosa sont en train de tourner et d’enregistrer, quant à Stéphane Belmondo, il se produit au Duc des Lombards de le 5 avril avec Kirk Lighstey… Et la liste est loin d’être exhaustive !
Dans le premier opus de Songs, toutes les compositions sont de Falzone, tandis que dans le volume 2, Angelini signe huit thèmes et le neuvième, « La vie est un songe », est cosigné avec Falzone.
Mélodies et arpèges dissonants, accords en bloc, ostinatos, phrases heurtées… en alternance avec des passages lyriques : le jeu d’Angelini trouve sa source dans une musique contemporaine qui serait marquée par la syncope jazz. A son habitude Falzone extériorise ses idées sans pudeurs : effets de souffles, sifflets, chants, cris et autres raucités… répondent à Angelini. Songs ne se limite par à des dialogues toujours vifs et souvent drôles, mais c’est aussi le disque de deux artistes d’une précision redoutable, d’une sonorité limpide et d’une créativité à fleur de doigts !
Six ans et un deuxième volume plus tard, Angelini et Falzone poursuivent leurs aventures avec Songs : un disque placé sous le sceau d’une élégante modernité.
Le disque
Songs volume 2
If Duo
Giovanni Falzone (tp) et Bruno Angelini (p).
Abalone Productions
Sortie : le 1er mars 2012
Liste des morceaux
01. « La vie est un mensonge » (08:17).
02. « Deontologie Blues » (05:00).
03. « A Place – Zen » (08:44).
04. « Il fanfarone » (08:07).
05. « Revolutions ? » (08:37).
06. «  Solange 2011 » (06:19).
07. « L'indispensable liberté » (04:51).
08. « La vie est un songe » Angelini et Falzone (02:46).
Sauf indication contraire, toutes les compositions sont signée Bruno Angelini.

Guillaume Saint-James Jazzarium – Polis

Enseignant à l’UFR de musicologie de l’Université de Rennes II, directeur artistique du festival Jazz aux Ecluses, compositeur particulièrement actif en Bretagne, où il vit,Guillaume Saint-James a également créé le Jazzarium en 2005 avec un premier disque à la clé : Les poissons rouges.
Le sextet a trouvé sa forme définitive en 2008 avec Saint-James aux saxophones, Geoffroy Tamisier à la trompette (Nantes et Paris, ONJ, Mukta, Le Gros Cube), Jean-Louis Pommier au trombone (Le Mans, ONJ, Onztet, Le Gros Cube, Yolk, X’tet), Didier Ithursarry à l’accordéon (Bayonne et Orsay, ONJ, Yeux Noirs), Jérôme Séguin à la basse (Rennes, Caen, Saint Lô et Paris, Longnon, Sirocco) etChristophe Lavergne à la batterie (Nantes et New York, Le Gros Cube, Thôt).
Après l’excellent Meteo Songs (2008), le Jazzarium a repris les chemins des studios d’enregistrement. Polis sort le 8 février 2012 chez Plus Loin Music, avec Emmanuel Bex (orgue Hammond B3) et Ezra(boîte à rythme vocale) en invités.
« Je sens la vie(lle) » : neuf des dix thèmes ont été composé par Saint-James sur le thème de la cité (Polis). « Iruten ari nuzu » (les fileuses) vient se glisser au milieu, la « découverte basque 2011 ! » du saxophoniste, jouée a capella par Ithursarry.
Saint-James joue un film d’animation : les morceaux sont particulièrement expressifs et drôles ! Des sirènes, des freinages, des klaxons, des dérapages, des accélérations, des moteurs qui vrombissent, mais aussi un métro, un ascenseur qui monte, qui monte, qui monte… le tintamarre de la rue est dans nos oreilles ! Un fouillis certes, mais organisé, comme toujours chez Saint-James. Dans Polis le collectif prime sur l’individu. Ce qui n’a rien d’étonnant pour cette évocation de la ville. Si les rythmes (« Balkanic Station », « Start Pilote ») et les jeux sonores (« Pursuit », « Speed For Spike », « Social Climber ») ont la part belle, la mélodie n’est jamais très loin (« Un papillon pour Maria », « Ceux qui restent », « Iruten ari nuzu ») et la musique danse de bout en bout (« Rumba Baloo » ; « Taxi + »).
Polis est une fresque sonore sur le fourmillement citadin, une musique d’une vitalité contagieuse qui décrit avec acuité le tohu-bohu d’une cité : « j’observe les gens vivre, happé par le grand tumulte urbain. […] ici la vie bouillonne et palpite ».
Le disque
Polis
Jazzarium
Guillaume Saint-James (saxophones), Geoffroy Tamisier (tp), Jean-Louis Pommier (tb), Didier Ithursarry (ac), Jérôme Séguin (b) et Christophe Lavergne (d), avec Emmanuel Bex (orgue Hammond B3) et Ezra (boîte à rythme vocale).
Plus Loin Music
Sortie le 8 février 2012.
Liste des morceaux
01. « Balkanic Station » (6:50).
02. « Un papillon pour Maria » (7:40).
03. « Pursuit » (6:35).
04. « Rumba Baloo » (4:08).
05. « Start Pilote » (6:13).
06. « Iruten ari nuzu », traditionnel basque (1:54).
07. « Ceux qui restent » (5:51).
08. « Taxi + » (6:34).
09. « Speed For Spike » (2:21).
10. « Social Climber » (1:44).

Le X’tet à Paris

Deux concerts pour deux disques
Toujours aussi créatif, Bruno Régnier poursuit avec opiniâtreté son chemin. Chemin qui amène le X’tet vers des mondes fantasques : cinés concerts, contes, peintures, ensembles vocaux contemporains…
A l’occasion de la sortie de deux nouveaux disques, Régnier et son X’tet donnent deux concerts à Paris : Créatures, le 7 février au cinéma Le Balzac, avec le Chœur de Chambre Mikrokosmos, et Au large d’Antifer, le 8 février au Studio l’Ermitage.
7 février 2012
Créatures
Créatures est un ensemble de pièces musicales qui associe big band et chœur, improvisation et écriture, jazz et musique contemporaine. Les morceaux ont été composés par Régnier ouLoïc Pierre et les paroles sont signéesMarc Blanchet.
Fondé en 1989 par Pierre, le Chœur de Chambre Mikrokosmos et Régnier sont des complices de longue date : Dis en 2005, Nues en 2006, Bestiaire en 2009… et Créatures en 2010.
Le X’tet se présente avec dix musiciens : Sébastien Texier (saxophone alto et clarinettes), Matthieu Donarier (c’est Rémi Dumoulin qui joue du saxophone ténor et des clarinettes sur le disque), Olivier Thémines(clarinettes), Alain Vankenhove (trompette), Jean-Louis Pommier(trombone), Pierre Durand (guitare), Frédéric Chiffoleau(contrebasse), Guillaume Dommartin (batterie), Xavier Desandre(aux percussions au lieu de Pablo Pico) et Régnier (chef d’orchestre et compositeur). Quant à Mikrokosmos, il est constitué de douze solistes : les sopranos Anaïs VintourClaire Mortier et Esther Labourdette ; les altos Corinne BahuaudKatarina Simon et Cédric Baillergeau ; les ténors Cédric LotterieJean-Etienne Barbin et Johann Viau ; les basses Julien GuillotonJulien Reynaud et Lancelot Dub.
Le programme du concert suit celui du disque car le répertoire est conçu comme une suite de neuf poèmes. Chacun des poèmes a le droit à un traitement original : « médiéval » (« Enfantines »), motet (« Nymphe »), fanfare (« Dialogue de la main »), ludique (« Ruminations – Massacres divers »), solennel (« Première mémoire »), jeux rythmiques (« Premières éclosions », « Dernière mémoire »)… Les chanteurs et les musiciens associent leurs voix dans des dialogues croisés, des contrepoints, des questions – réponses et des unissons, soutenus pas une rythmique souple et légère.
Entre la musique contemporaine et le jazz, les modes d’expression sont (évidemment) différents : à la clarté des voix classiques, à la netteté du phrasé et à la précision du chant répondent l’expressivité des sonorités, la souplesse rythmique et les trouvailles improvisées. Régnier s’amuse avec les contrastes entre le chœur des voix et les chorus instrumentaux, le traitement du rythme de la musique contemporaine et la pulsation jazz, les mesures régulières du classique et la syncope du jazz.
La musique de Créatures paraît plus dense et chaleureuse en concert que sur disque ; les sons ont davantage d’épaisseur et la présence physique des musiciens accentue certainement la fusion entre les voix et les instruments. Visiblement rompus à ce genre d’exercice, Mikrokosmos et l’X’tet – toujours aussi exemplaire – évitent l’écueil du cross-over pompier, résultat trop souvent obtenu lors des combinaisons de musique classique et de jazz.
Créatures est une musique exigeante, mais ludique, voire drôle à force de contrastes et de pirouettes entre Mikrokosmos, chœur contemporain à l’esprit jazz, et l’X’tet, jazz band au cœur contemporain…
8 février 2012
Au large d’Antifer
Régnier introduit Au large d’Antifer (le terminal pétrolier du Havre, à deux encablures d’Etretat) : « X’tet vous propose ce soir un programme qui est dans la ligne de ce qu’on fait depuis quelques années déjà. Parce que c’est un orchestre qui, non content d’être un orchestre à géométrie variable, pratique également le croisement sur des terres improbables avec d’autres médias, d’autres arts, d’autres ensembles, d’autres formats artistiques. […] Le projet ici c’est de prendre des toiles comme un propos d’écriture – je ne suis pas le premier à le faire bien sûr : Les tableaux d’une exposition de Moussorgski m’ont largement précédé. Il s’agit des toiles d’un peintre que j’ai rencontré il y a cinq ou six ans, un jeune artiste qui s’appelle Louis Gagez, et sa peinture m’a emballé… »
Le X’tet d’Au large d’Antifer est le même que celui de Créatures à deux exceptions près : Alexis Thérain remplace Durand à la guitare etBastien Ballaz rejoint Pommier au trombone.
Pendant le concert, des gros plans des tableaux de Gagez défilent sur un écran. Si la proximité des musiciens et le relief sonore rendent le live irremplaçable, Jazz à Tout Va a eu la riche idée de proposer un coffret avec un disque et un DVD. Le DVD propose des morceaux en concert et met en parallèle les créations picturales et musicales. Gagez peint en expliquant son procédé de superposition de couches, puis de ponçage. Cette technique permet au peintre de façonner la matière et de mêler les différentes couches. De son côté Régnier montre comment les toiles et la matière influencent sa manière de composer : il réunit toutes les idées musicales que lui inspirent les tableaux et les met en forme avec la gomme et le crayon. Le X’tet donne également une démonstration de collégialité dans la manière de ressentir, de monter et de faire sonner les morceaux.
Gagez ne donne plus de nom à ses toiles depuis déjà quelques années, mais Régnier, lui, a décidé de nommer ses morceaux : « Deux nuages », « L’innocent » (« Sainte Thérèse » pour Gagez…), « Vague valse bleue », « Kraken », « Eau sous la pluie » etc. Comme pour Créatures, le concert reprend les morceaux dans l’ordre du disque, sauf les deux premiers qui sont intervertis.
Au large d’Antifer est moins cadré que Créatures et moins thématique que les Ciné X’tet. Le quartet Thérain – Chiffoleau – Dommartin – Desandre est un condensé de pulsation ! La composante rythmique, toujours substantielle dans la musique de Régnier, est renforcée par l’ajout de percussions. Les percussions apportent également une couleur world à certains morceaux (sanza dans « Jaune », peaux dans « Pas morts les arbres ! Ils dansent… ») et une touche figurative à d’autres (« Eau sous la pluie », « Ruines »). La musique de Régnier est avant tout orchestrale, avec ses superpositions de lignes mélodiques, ses chœurs élégants et ses rythmes touffus. Mais le compositeur va et vient de la symphonie au concerto pour laisser ses solistes s’exprimer. Et quels solistes ! Tous les chorus d’Au large d’Antifer – en disque comme en concert – sont captivants et s’insèrent parfaitement dans le discours de Régnier. Energique, expressive, dansante… la musique d’Au large d’Antifer rappelle par certains aspects celle d’un autre grand compositeur de notre temps : Henri Texier.
Imaginative, surprenante et pleine de vie, Au large d’Antifer est une réussite incontestable.
Les disques
Créatures
X'tet et Mikrokosmos
X'tet : Sébastien Texier (as, cl), Rémi Dumoulin (ts, cl), Olivier Thémines (cl), Alain Vankenhove (tp), Jean-Louis Pommier (tb), Pierre Durand (g), Frédéric Chiffoleau (b), Guillaume Dommartin (d), Pablo Pico (perc) et Bruno Régnier (chef d’orchestre et compositeur). 
Mikrokosmos : Anaïs Vintour, Claire Mortier et Esther Labourdette (soprano) ; Corinne Bahuaud, Katarina Simon et Cédric Baillergeau (alto) ; Cédric Lotterie, Jean-Etienne Barbin et Johann Viau (ténor) ; Julien Guilloton, Julien Reynaud et Lancelot Dub (basse) ; Loïc Pierre (direction).
Sortie le 7 février 2012
Jazz à Tout Va 05 07
  1. « Enfantines » (11:18).
  2. « Premières éclosions » (3:03).
  3. « Dialogue de la main » (3:49).
  4. « Ruminations - Massacres divers » (6:35).
  5. « Nymphe » (6:52).
  6. « Ressouvenirs - Dernière mémoire » (4:44).
  7. « Ressouvenirs - Première mémoire » (4:02).
  8. « En un fertile combat » (10:02).
  9. « La blessure » (13:54).
Au large d'Antifer
X'tet
X'tet : Sébastien Texier (as, cl), Rémi Dumoulin (ts, cl), Olivier Thémines (cl), Alain Vankenhove (tp), Bastien Ballaz (tb), Jean-Louis Pommier (tb), Alexis Thérain (g), Frédéric Chiffoleau (b), Guillaume Dommartin (d), Pablo Pico (perc) et Bruno Régnier (chef d’orchestre et compositeur).
Sortie en décembre 2011
Jazz à Tout Va 05 06
  1. « L'innocent » (8:12).
  2. « Deux nuages » (3:53).
  3. « Vague valse bleue » (4:54).
  4. « Kraken » (4:44).
  5. « Twins » (5:40).
  6. « Eau sous la pluie » (10:05).
  7. « Ruines » (5:31).
  8. « Jaune » (10:03).
  9. « Pas morts les arbres ! Ils dansent... » (13:32).

Sons d’hiver 2012

La vingt-et-unième édition de Sons d’hiver s’est achevée le dix-huit février après vingt-trois jours de festivités ! Une fois de plus les organisateurs ont proposé une programmation exceptionnellement riche : vingt-cinq concerts, des conférences, des films, des master class…
Sons d’hiver se déroule essentiellement dans le Val-de-Marne : Arcueil, Cachan, Choisy-le-Roi, Créteil, Fontenay-sous-Bois, Ivry-sur-Seine, Le Kremlin-Bicêtre, Saint-Mandé, Villejuif, Vincennes et Vitry-sur-Seine. Certaines manifestations ont également lieu à Paris au musée du quai Branly, à La Java et à l’université Paris-Diderot. Fédérer autant de villes autour d’un festival de jazz mérite une standing ovation. D’autant plus que ces villes mettent à disposition des théâtres particulièrement agréables pour écouter des concerts : acoustique impeccable, salle spacieuse, sièges confortables et vue dégagée sur la scène.
 28 janvier 2012
William Parker Universal Tonality
Le 28 janvier au théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du Quai Branly,William Parker présente sa dernière création avec Universal Tonality : « The Red Giraffe With Dreadlock », quatrième mouvement d’une suite inédite, How The World Changed Itself.
Universal Tonality porte bien son nom. L’octuor de Parker réunit des musiciens africains, américains, européens et indiens qui jouent des instruments les plus divers : Sangeeta Bandyopadhyay (chant), Mola Sylla (chant, sanza et n’goni), Bill Cole (instruments à anches doubles dans le genre sahnaï et atenteben), Rob Brown (saxophone alto),Klaas Hekman (saxophone basse, piccolo et flûte traversière), Cooper-Moore (piano, flûte traversière et banjo), Parker (contrebasse, guembri et shakuhashi) et Hamid Drake (batterie et tambour sur cadre).
Le concert d’Universal Tonality est inouï. Inouï d’abord pour les contrastes de sonorités que Parker met en musique : un duo de lamentations indiennes et de scansions africaines sur fonds de bourdon oriental dans l’ouverture ; un duo entre sahnaï et vocalises indiennes accompagné par un rythme jazz ; des effets d’archet sur un piano minimaliste ; un duo rythmique entre la batterie et le saxophone basse… Inouï également pour la personnalité de sa musique : la musique du monde – Bandyopadhyay, Sylla et Cole – se marie au jazz mainstream (à l’instar des passages de Parker en walking), au free jazz (la plupart des chorus) et à la musique contemporaine (le piano de Cooper-Moore) avec un naturel confondant. Inouï encore pour la cohésion et la lisibilité de la musique malgré les différences de timbres, les approches mélodiques antinomiques, les grands écarts rythmiques et les divergences harmoniques. Enfin, inouï parce que la musique de Parker transmet une myriade de sentiments : méditatifs à l’ouverture, tourmentés avec le concerto grosso, plaintifs dans le duo de Bandyopadhyay et de Cole, complexes lors de la digression free de l’octet, tristes avec le duo de Cooper-Moore et de Sylla, exotiques dans le quatuor de musique de chambre (Bandyopadhyay, Cooper-Moore, Sylla et Hekman) et enjoués dans le final.
Parker est incontestablement un musicien majeur de notre époque : sa musique, à nulle autre pareille, repose sur des combinaisons de sons et de genres musicaux puisés aux quatre coins du monde et à toutes les époques. Et ces combinaisons sont si naturelles et cohérentes qu’elles donnent à la musique d’Universal Tonality… une résonnance universelle.
29 janvier 2012
The Ames Room
Au cœur de Belleville, rue du Faubourg du Temple, sous le Palais du Commerce, une salle mythique créée en 1925 : La Java. Ce club parisien typique programme aussi bien des spectacles visuels que de la variété et du jazz. Le 29 janvier, à l’instigation du collectif Son Libre,La Java s’associe à Sons d’hiver pour proposer deux concerts : le trio The Ames Room et le duo Cooper-Moore - William Parker.
Après un accueil sous forme de sketch interprété par les musiciens et marionnettistes du groupe Handmade, The Ames Room ouvre le bal.
L’irréductible improvisateur free Jean-Luc Guionnet est au saxophone alto, entouré de deux musiciens australiens : le contrebassiste Clayton Thomas et le batteur Will Guthrie.

Le concert est tendu : trente minutes d’improvisation passionnée, un volume sonore imposant et un groupe exalté. Le contrebassiste se déchaîne sur des motifs endiablés parfois proches du rock alternatif, le batteur s’emporte sur ses tambours et l’alto s’envole dans des explosions frénétiques.
The Ames Room place sa musique sous le sceau d’un free brutal et sans concession.
 Cooper-Moore et William Parker
Après la furie de The Ames Room, volte-face avec le duo Cooper-Moore et Parker.
Les deux compères commencent par un blues très libre et expressif dans lequel la sonorité et le rythme sont à l’honneur. Cooper-Moore martyrise son instrument à corde qui ressemble à un guembri : entre deux phrases bluesy, il torture les cordes de son instrument, le désaccorde, l’utilise comme un instrument de percussion… Pendant ce temps, imperturbable, Parker joue une ligne de basse qui maintient une pulsation nerveuse : un son énorme, grave et boisé qui gronde de bout en bout ! Cooper-Moore enchaîne ensuite à la flûte et continue de privilégier l’expressivité sans se soucier d’un quelconque rigorisme musical. Puis vient « The People Has The Right To Know », une exhortation violente, déclamée par Cooper-Moore sur un rif puissant de cinq notes joué par Parker. Cooper-Moore passe ensuite à sa fameuse guimbarde géante à archet avec, toujours, le swing indéfectible de Parker.
Après cette demi-heure autour du blues, le duo joue un thème composé par David S. Ware, complice de Cooper-Moore dans les années quatre-vingt. « Pryer 2 » est un cantique majestueux dans lequel la flûte de Cooper-Moore dialogue avec la contrebasse sans s’écarter de l’esprit solennel du morceau.
En rappel, et après avoir rigolé avec Thomas et Parker, Cooper-Moore chante a capella « We Are So Happy To Be Alive », hymne écrit après l’attentat de 2001, puis entraîne le public avec lui.
Le duo Cooper-Moore et Parker donne une véritable leçon de jazz : un morceau de vie en concert. L’expression passe avant tout, la forme s’efface devant le fonds et il y a une osmose parfaite entre les sources du jazz et l’avant-garde.
31 janvier 2012
Film Noir
Stéphan Oliva et Philippe Truffault
L’Espace Jean Vilar d’Arcueil accueille la quatrième soirée de Sons d’hiver. En première partie, Film Noir, une création du pianisteStéphan Oliva et du vidéaste Philippe Truffault, et, en deuxième partie, The Essence of Charlie Parker, un hommage à Bird par leSonny Simmons Quintet.
En dehors de la « Kurosawa Suite » (L’ange ivreEntre le ciel et l’enferet Les salauds dorment en paix. Tous à voir !), le répertoire de Film Noir est centré sur des grands classiques du cinéma américain : deLaura (Otto Preminger) à La nuit du chasseur (Charles Laughton), en passant par Psychose (Alfred Hitchcock), Quand la ville dort (John Huston), La soif du mal (Orson Welles) etc. Les thèmes, évidemment tirés de ces films, ont le plus souvent été composés par les compositeurs-fétiches des réalisateurs : Bernard Herrmann (Hitchcock et à qui Oliva a dédié un disque), David Raksin (Preminger), Miklos Rózsa (Billy Wilder), Masaru Sato (Kurosawa)…
A l’instar du ciné-concert, le pianiste accompagne une projection, mais avec une différence de taille : il n’y a pas de scénario préconçu. Le vidéo-joueur réagit à la musique et réciproquement. Truffault utilise les images extraites des films comme autant de motifs qu’il assemble, répète, superpose, floute, dédouble, grossit, décompose… au gré des notes. Quant à Oliva, comme le « vidéo-jockey », il reprend ou cite des thèmes extraits des musiques des films, mais comme matériau pour improviser. Oliva joue avec calme ou vivacité, complexité ou simplicité, contemporain ou jazz… au fil des images.
Une silhouette lumineuse flotte dans la nuit, entraînée par les phrases raffinées du piano ; des notes tourbillonnent, emportées par une bousculade de corps indistincts ; des visages en gros plan valsent sur des ritournelles ; des formes et des couleurs dansent au rythme d’accords violents… Une heure et demie de spectacle dense et élégant.
Sonny Simmons Quintet
Vient le tour de Simmons, figure historique et toujours bien présente de la New Thing.
Le fringant octogénaire (à un an près) se présente avec Cosmosamatics : Michael Marcus aux clarinettes, Kiane Zawadi à l’euphonium, Rashaan Carter à la contrebasse et Taru Alexander à la batterie… Invité surprise sur deux morceaux et une ballade (somptueuse), l’un des pionniers du free jazz hexagonal : François Tusques.
Le saxophoniste rend hommage à Charlie Parker (et John Coltrane, en passant). Loin de repasser sur les traces de Bird, Simmons se sert des thèmes de Parker (« Now’s The Time ») pour développer sa propre musique.
La section rythmique est carrée : Alexander mêle chabada et poly-rythmes à la Elvin Jones, tandis que Carter, d’une assurance et d’une sonorité impressionnante, navigue entre walkings et rifs.  Le quintet adopte une structure thème – solos – thème bien établie et les morceaux restent d’inspiration be-bop, voire hard-bop. Mais Simmons ajoute son grain de sel : distorsion des compositions de Bird, sorties de route mélodiques, envolées délirantes, dérapages sonores, timbre splendide…
C’est un concert-plaisir : la grammaire, l’orthographe, la syntaxe, le vocabulaire… sont secondaires et l’expression primordiale, comme seuls les grands savent le faire.
5 février 2012
Craig Taborn et Vijay Iyer
L’hôtel de ville de Saint-Mandé reçoit deux concerts : un duo entre deux pianistes phares de l’avant-garde, Craig Taborn et Vijay Iyer, et le trio du versatile saxophoniste et clarinettiste Don Byron.
Taborn et Iyer jouent en duo depuis 2010 et se sont produits à Bruxelles en avril 2011, mais c’est la première fois que le public français a la chance de pouvoir les écouter à Paris.
Dès le départ Taborn et Iyer brouillent les pistes : leurs dialogues s’imbriquent tant et si bien que les dix doigts, les quatre mains et les deux pianos ne font qu’un ! Le duo joue cinq morceaux tendus qui penchent nettement du côté de la musique contemporaine : déferlements d’accords en bloc, ruptures rythmiques, crépitements de notes, bousculades de phrases courtes et de boucles, échanges percussifs, contrastes des sonorités... le tout avec une précision quasi-mathématique.
La musique du duo Taborn et Iyer ressemble à une partie d’échecs : les positions se construisent petit à petit, se développent tous azimut et se concluent en tempête sur l’échiquier !
Ivey-Divey
Don Byron Trio
En 2004, avec Jason Moran au piano et Jack DeJohnette à la batterie, le saxophoniste et clarinettiste Don Byron sort un album particulièrement remarqué : Ivey-Divey. Byron le joue en concert pour la première fois en France avec Ed Simon au piano (Unicity avec John Patitucci et Brian Blade) et John Betsch à la batterie (Lonely Womanavec Claudine FrançoisSteve Potts et Jean-Jacques Avenel).
Le titre du « projet » est une expression que Lester Young utilisait pour traduire son blues. C’est aussi un hommage de Byron au trio de Prez avec Nat King Cole et Buddy Rich. Mais, clarinette oblige, le trio de Byron évoque également le trio éphémère de Benny Goodman avecTeddy Wilson et Gene Krupa, en moins swing.
Ivey-Divey n’a rien à voir avec les expériences klezmer de Byron. Il s’agit d’une musique moderne et nerveuse. Betsch a le jeu sec, puissant et touffu qu’on lui connaît. Les chorus de Simon, volontiers mélodieux, sont un élégant mélange de free et de musique contemporaine, marqués par Bill Evans, mais aussi Herbie Hancock(ses accompagnements en accords). Quant à Byron, c’est un musicien impressionnant : limpidité de la sonorité (aussi bien à la clarinette qu’au ténor), clarté et précision du phrasé, vivacité et humour (un yoodle, l’hommage à Dick Fosbury, les citations…) des réparties… Son propos se situe entre liberté mesurée et vingtième siècle impressionniste (Gabriele Mirabassi vient à l’esprit), mais sans jamais aucune mollesse.
Byron mérite une reconnaissance plus large en Europe car sa musique, qui possède une personnalité à mi-chemin entre le free et la musique de chambre du vingtième, s’avère assez proche des courants européens.
10 février 2012
Ill Chemistry
Les quelques cinq cent places de la salle Lecoq du théâtre Romain Rolland de Villejuif sont quasiment remplies pour écouter Ill Chemistry et David Krakauer.
Ill Chemistry est un duo de hip-hop constitué de Carnage The Executioner, « beatboxeur », joueur de laptop et chanteur, etDesdamona, chanteuse.
A l’aide de ses pédales, la « boîte-à-rythme humaine » plante un rythme de base, le plus souvent sourd, puis elle ajoute des boucles rythmiques et des jeux de bouches. Quand la tournerie est installée, Desdamona et Carnage The Executioner commencent leurs duos à base de scansions, de chants ou de vocalises.
Ill Chemistry est une expérience musicale qui vaut le détour pour découvrir de nouvelles rives, sensiblement éloignées de la musique de jazz, mais dont l’esprit reste voisin : une création artistique sincère au service de l’émotion.
David Krakauer & Anakronic Electro Orkestra
Sons d’hiver est un melting pot musical : après le Bronx (source du hip-hop), place au klezmer. Il est vrai qu’il s’agit d’un klezmer musclé avec Krakauer à la clarinette et l’Anakronic Electro Orkestra, connu pour sa lecture électro-dynamique de ce répertoire.
L’Anakronic Electro Orkestra est un quintet toulousain constitué deMikaël Charry aux machines, Pierre Bertaud du Chazaud aux clarinettes, Corinne Dubarry à l’accordéon, Ludovic Kierasinski à la basse et Ghislain Rivera à la batterie.
L’Anakronic Electro Orkestra installe d’emblée une atmosphère de bal. La rythmique épaisse et sourde, souvent binaire, balance à souhait, et le public ne s’y trompe pas : il envahit le parterre pour se trémousser. Les mélodies klezmer sont passées à la moulinette électro, dance floor, rock, disco, reggae… tout en gardant ce côté chaloupé si caractéristique qui leur donne souvent une allure de musique moyen-orientale. L’accordéon de Dubarry et les clarinettes de Bertaud du Chazaud apportent la touche acoustique et traditionnelle. Quant à Krakauer, virtuose lumineux (comme il le prouve dans un chorus a capella de quatre minutes au milieu du concert) et maître de cérémonie enthousiaste, il développe la plupart de ses lignes mélodiques dans les aigus. Sa clarinette semble planer au dessus des effets souvent caverneux des jeux électroniques et de la paire basse – batterie.
David Krakauer et l’Anakronic Electro Orkestra ou la rencontre explosive de la tradition klezmer de l’électro et du free : une musique jubilatoire !
14 février 2012
Elliott Sharp Quintet
Au cœur de Vincennes, le Centre Culturel Georges-Pompidou abrite une salle de spectacle impressionnante dans laquelle Sons d’hiver a programmé le quintet d’Elliott Sharp et l’octet de Wadada Leo Smith.
Sharp (qui signe souvent E#...) a monté un projet autour de la musique du père du Chicago Blues : Willie Dixon (1915 – 1992). Artiste clé de Chess Records, Dixon a lancé moult stars du blues et du rock’n roll :Chuck Berry et Bo Diddley, bien sûr, mais aussi Muddy Waters,Howlin’ WolfMemphis Slim etc.
En 2010 Sharp a enregistré Electric Willie avec un septet chez Enja. Pour le concert Eric Mingus (voix) et Melvin Gibbs (basse) sont les seuls rescapés du disque (avec E#, bien sûr !). Tracie Morris remplaceQueen Esther à la voix et Don McKenzie prend la place de Lance Carter à la batterie. Mais le changement majeur par rapport au disque, c’est l’absence de Henry Kaiser et Glenn Phillips à la guitare.
Pour ce concert inédit en France, Sharp et son quintet reprennent les morceaux d’Electric Willie : « Which Came First », « Dead Presidents », « Pie in the Sky », « The Same Thing », « It Don't Make Sense (You Can't Make Peace) »...
Sharp se place d’emblée dans la lignée de Dixon : une interprétation fidèle à l’esprit blues et rock, mais électrifiée. La batterie et la basse plantent des rythmes binaires lourds et puissants. Voix brillante, diction claire et dense, Morris dialogue avec Mingus, crooner ou shouter, selon l’ambiance. Sharp joue un blues épais, « noisy », parsemé de nombreux effets expressifs et de solo déchirés.
Electric Willie fleure bon la tradition du blues de Chicago revisitée par l’underground New-Yorkais : le blues à la sauce du rock alternatif.
Wadada Leo Smith’s Organic
Smith vient à Sons d’hiver avec le nonet Organic et deux vidéastes, pour un programme proche de Heart’s Reflections (2011 – Cuneiform Records).
A côté des habitués, Pheeroan AkLaff (batterie), John Lindberg(Contrebasse) et Skuli Sverisson (basse), Smith est entouré de Michael GregoryBrandon Ross et son fils Lamar Smith à la guitare, Okkyung Lee au violoncelle et Angelica Sanchez au piano (et au fender Rhodes). Sont également présents Jesse Gilbert et Maile Colbert qui filment, transforment, mixent et projettent des images du concert en direct sur un écran en arrière-plan.
Organic évoque immanquablement le Miles Davis des années soixante-dix : On The CornerAghartaPangaea… D’ailleurs Smith ne cache pas son admiration pour son aîné : depuis Yo Miles! (1998), il a récidivé et enregistré Yo Miles! Shinjuku et Yo Miles! Lightening en 2010. Mais la patte de Smith se reconnaît aux ingrédients free et world qu’il rajoute. Proche des musiciens de l’AACM, puis d’Antony Braxton et participant actif du mouvement free, Smith est également diplômé d’ethnomusicologie à l’Université Wesleyenne et rastafari. D’ailleurs l’esprit de l’Afro-beat de Fela Kuti n’est pas si loin non plus.
Organic est un groupe qui sort des sentiers battus : une batterie monumentale et omniprésente – la complicité entre Smith et AkLaff est évidente -, six instruments à cordes dont un violoncelle, pour varier la palette sonore, une contrebasse plus une basse pour renforcer la carrure de la musique, un piano pour soutenir l’harmonie et une trompette concertante. La durée n’a aucune importance : les morceaux durent tous plus de vingt minutes, voire même près de cinquante minutes pour le premier. L’orchestre prend son temps pour installer des climats polyphoniques par couche (il y a bien sûr plusieurs climats par morceau) : la batterie pose le rythme, la contrebasse met ensuite la pulsation en place et la basse superpose sa ligne, les cordes entrent alors en jeu, puis vient le piano avec ses accords. Quand les climats sont bien établis, la trompette s’élance, parfois loquace, le plus souvent minimaliste, mais toujours émouvante.
Les longues boucles hypnotiques d’Organic sont envoûtantes et les contrechants des cordes créent des ambiances captivantes. Comme le chant d’une sirène, la musique de Smith attire irrésistiblement les auditeurs vers ses rivages magiques…
16 février 2012
Amarco Trio
Le Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-su-Seine présente l’Amarco Trio et une création du Benoît Delbecq Sextet, « Crescendo In Duke ».
L’Amarco Trio c’est Guillaume Roy au violon alto, Vincent Courtoisau violoncelle et Claude Tchamitchian à la contrebasse. Créé en 2006, l’Amarco Trio a sorti son premier disque éponyme en 2010.
Amarco enchaîne les morceaux sans interruption, au grès des directions que prennent les musiciens. Le récital commence avec beaucoup de gravité, à l’archet, une musique entre romantisme et début vingtième, puis des contrepoints viennent dérégler l’harmonie et le trio part dans une direction résolument sombre et contemporaine, puis quasiment rock, avec la contrebasse en pizzicato et le violoncelle qui trouve des effets rythmiques improbables. Après un intermède rythmique, le trio reste dans les eaux de la musique contemporaine, puzzle subtil de jeux sonores, de rythmes superposés, de bribes de mélodies dissonantes…
La musique de l’Amarco Trio rompt les repères : pas de soufflants, batterie ou piano auxquels se raccrocher, ni « pompes » ou « walking » qui mettraient la musique en boîte. Le trio poursuit ses recherches et développements dans les traces d’un certain free européen qui s’aventure sur les terres de la musique contemporaine.
Benoît Delbecq Sextet
Sons d’hiver et les disques Nato proposent une création de Benoît Delbecq autour de la musique de Duke Ellington : Crescendo In Duke.
Comme le rappelle Delbecq en introduction, le projet est né d’abord dans un studio d’enregistrement sur une idée de Jean Rochard (Nato) et du pianiste. Pour monter le sextet, Delbecq réunit deux amis rencontrés il y a plus de vingt ans lors d’un workshop au Canada :Steve Argüelles (batterie, électronique) et Tony Malaby (saxophones ténor et soprano). Se joignent au trio un illustre éclectique, Tony Coe(saxophone soprano et clarinette basse), un maestro de la ligne grave,Jean-Jacques Avenel (contrebasse), et un jeune prodige prolixeAntonin Tri-Hoang (saxophone alto et clarinette basse).
Rochard et Delbecq ont choisi des morceaux d’Ellington peu interprétés : « Spring », « The Whirlpool » (mouvement tiré de The River, une suite écrite pour un ballet), « Tina » (Latin American Suite), The Goutelas Suite (hommage au château de Goutelas, près de Marcoux dans la Loire où Ellington a enregistré un disque solo en 1966), « Diminuendo And Crescendo in Blue » (pièce composée en 1937 et connue notamment pour les fameux vingt-sept chorus de Paul Gonsalves au festival de Newport en 1956) et « In A Sentimental Mood ».
Dans l'ensemble, la lecture de Delbecq reste plutôt fidèle à l'esprit original d'Ellington : une sorte de concerto grosso avec des plages qui permettent aux solistes de laisser libre-court à leur personnalité. Les thèmes d'Ellington sont souvent agrémentés de petites dissonances et développés sur des rythmes souples et enlevés. Delbecq joue avec les contrastes entre les contrepoints et les mouvements harmoniques, en gardant toujours un souci d'élégance et de cohésion d'ensemble. Le son du sextet est moderne : échanges fermes, mise en place précise, phrasé concis, peu de fioritures... et une véritable dynamique de groupe, sans qu’aucun soliste ne tire la couverture à lui.
Dans Crescendo in Duke le Benoît Delbecq Sextet propose une version très réussie de la musique d'Ellington à la fois respectueuse et contemporaine.
17 février 2012
Bunky Green Quartet
La Maison des Arts de Créteil, connue sous le nom de MAC, abrite un complexe culturel impressionnant. C’est dans la grande salle – près de mille places ! – que Sons d’hiver présente le Bunky Green Quartet et Pharoah Sanders & The São Paulo – Chicago Underground.
Très actif sur les scènes américaines dans les années soixante et au milieu des années soixante-dix, Bunky Green s’est consacré ensuite à l’enseignement. Il a fallu attendre 2006 et le remarquable Another Place (Label Bleu) pour que Green reprenne les chemins des studios d’enregistrements et des tournées mondiales.
Initialement prévu avec une configuration proche d’Apex (2010 – EPK) avec Rudresh Mahanthappa (saxophone), David Virelles (piano), Joe Sanders (Contrebasse) et Damion Reid (batterie), Green se présente finalement en compagnie d’une rythmique européenne de choc : Eric Legnini au piano, Thomas Bramerie à la contrebasse et Franck Agulhon à la batterie.
Green s’amuse constamment à ouvrir et fermer les portes harmoniques des morceaux tout en conservant une mise en place bop. En ce sens il fait penser au quartet de John Coltrane. Véloce et sensible – à laCharlie Parker, auquel il est souvent apparenté –, Green s’appuie bien sûr sur la walking ou les rifs solides de Bramerie et les accords touffus (McCoy Tyner n’est pas loin) ou funky de Legnini, mais il a visiblement trouvé dans la polyrythmie foisonnante d’Agulhon un terreau idéal pour développer ses idées musicales.
Un « be-bop-free » plein de vigueur, de relief et de sentiment, telle est la musique de Monsieur Green.
Pharoah Sanders & The São Paulo – Chicago Underground
Pharoah Sanders, jusqu’au-boutiste de la spiritualité musicale coltranienne, joue à Paris avec un sextet qui aurait sans aucun doute plu à Trane : un duo de Chicago, Rob Mazurek au cornet et Chad Taylor à la batterie, allié à un duo de São Paulo (Richard Ribeiro, deuxième batteur, n’a pas pu venir) :Mauricio Takaraaux percussions et au cavaquinho, etGuilherme Granado aux claviers et effets électroniques. Mazurek a complété l’orchestre avec le bassiste Matthew Lux.
Le sextet enchaîne les morceaux sans interruption pendant près d’une heure et quart. La batterie, les percussions et les effets électroniques grondent, la basse résonne sourde, grave et entêtante, les boucles ou les ostinatos (cavaquinho, sanza ou autres percussions) s’enchevêtrent : l’arrière-plan sera rythmique et dansant ou ne sera pas. Le cornet pose ses lignes claires et nettes sur ce fonds épais. Quant à Sanders, il a conservé cette sonorité puissante et malléable, que Coltrane possédait également, mais il a dompté sa furie juvénile… Visiblement amusé par l’ambiance et heureux de jouer, Sanders insiste sur ses phrases mélodiques et prend son temps pour les développer.
La musique de Pharoah Sanders and The São Paulo – Chicago Underground est un véritable melting pot : électro, rythmes afro-sud-américain, mainstream, free…
18 février 2012
Archie Shepp & Joachim Kühn
Pour la soirée de clôture à la Maison des Arts de Créteil, Sons d’hiver fait le grand écart entre le free intimiste d’Archie Shepp et deJoachim Kühn et le funk extraverti du Defunkt Milenium de Joe Bowie.
Shepp et Kühn se sont rencontrés en 2008, lors du festival Jazz à Porquerolles, et ils ont décidé de faire un bout de chemin ensemble : fruit de leur collaboration, Wo! Man – dédié aux femmes – est sorti l’année dernière chez Archieball.
Chaque duo de Shepp a une personnalité différente : avec Abdullah Ibrahim (Duet Archie Shepp Dollar Brand) l’esprit ballade domine, en compagnie d’Horace Parlan (Trouble In Mind et Goin’ Home) c’est le versant blues qui ressort, tandis qu’avec Siegfried Kessler (First Take), Shepp joue dans un registre free contemporain.
Kühn et Shepp interprètent des morceaux de Wo! Man : « Transmitting » de Kühn, « Lonely Woman » d’Ornette Coleman, « Harlem Nocturne » de W.C. Handy, « Sketch », « Drivin’ Miss Daisy » et « Nina » (un hommage à Nina Simone) de Shepp. Les deux artistes dialoguent également sur « Stablemates » de Benny Golson et « Manhã de Carnaval » (musique du film Orpheu Negro composée parLuiz Bonfá et Antônio Maria).
L’expressionisme lyrique et dense de Kühn trouve sa source à la fois dans la musique classique et le free. Les ostinatos et les lignes mélodiques du piano, souvent basées sur des contrepoints, soulignent les phrases écorchées de Shepp. Le ténor (et soprano sur « Harlem Nocturne ») n’a rien perdu de sa sonorité si caractéristique, combinaison de souffle et d’aigu, ce son rocailleux, particulièrement expressif et émouvant.
Nouveau duo, nouvelle atmosphère : Kühn et Shepp jouent avec leurs trippes une musique emphatique et ensorcelante.
Joe Bowie Defunkt Millenium
Changement radical de genre avec Defunkt Millenium. Joe Bowiecommence par jouer du free jazz dans les traces de son frère aîné Lester, célèbre trompettiste de l’AACM. A la fin des années soixante-dix il fait partie du groupe de James Chance. Cette rencontre métamorphose sa musique : Bowie s’oriente vers le No Wave (une sorte de « funk punk free ») et crée Defunkt, qui compte à son actif plus d’une quinzaine de disques.
Defunkt Millenium est un quintet composé de Bowie au trombone, au chant et aux percussions, Jason Marshall au saxophone baryton, Adam Kipple aux claviers, Kim Clarke à la basse et Tobian Ralph à la batterie.
La règle est claire : il faut que ça bouge ! Une section rythmique funky efficace, un Hammond B3 vintage, un saxophone baryton puissant et un leader qui joue, chante et danse sans répit, et le tour est joué.
La musique de Defunkt Millenium plaira sans doute davantage aux amateurs de funk des années quatre-vingt qu’aux puristes de l’improvisation, mais son énergie exubérante ne laissera personne indifférent !
Ainsi s’achève Sons d’hiver 2012, sur des notes formidables, des sons incroyables, une créativité prodigieuse et une vitalité débordante : le jazz et les musiques improvisées n'ont pas fini d'étonner et la partition est loin d'être terminée !