22 novembre 2014

Novembre 2011

Brady Winterstein – Happy Together

Le jazz manouche est friand de jeunes prodiges : Biréli Lagrène part en tournée en Allemagne à treize ans ; Tchavolo Schmitt passe professionnel à quatorze ans ; Boulou Ferré assure la première de John Coltrane à Antibes à treize ans ; Stochelo Rosenberg gagne un concours télé à douze ans… et la liste est encore longue ! Brady Winterstein n’échappe pas à cette règle : il n’a que quinze ans lorsqu’il enregistre Family avec Dorado Schmitt.
Happy Together est le premier disque de Winterstein avec son trio habituel qui réunit Hono Winterstein à la guitare rythmique et Xavier Nikq à la contrebasse. Pour compléter la palette sonore du trio, Winterstein invite aussi d’autres artistes : l’accordéon de Marcel Loeffler, la basse de Dominique Di Piazza, le piano de Thierry Maillard, le violon de Martin Weiss, les guitares d’Adrien Moignard
Winterstein a suivi le cursus type du guitariste manouche : milieu musicien, apprentissage de la guitare en famille, enregistrements, tournées précoces et le jeune guitariste est lancé ! Les pompes de l’oncle Hono ont fait le tour du monde d’abord avec Lagrène, pendant une dizaine d’années, puis avec la famille Schmitt et bien d’autres encore. Quant à Nikq, il est passé de la basse rock à la contrebasse manouche, apprise à la Music Academy International de Nancy. Après le Gallo Weiss Quartet, Nikq accompagne les Winterstein, les Schimtt, les Reinhardt et joue dans de nombreuses formations dont la musique est inspirée des années 40 et 50 (Francky Gumbo Orchestra).
Happy Together regroupe quinze pièces courtes et variées. Le trio joue deux tubes pop : le morceau-titre tiré du disque éponyme de The Turtles (1967) et « Lady Madona » des Beatles (1968). Winterstein reprend aussi des standards du jazz comme « Harlem Nocturne » (1939), « Softly As In A Morning Sunrise » (composé en 1928 pour l’opérette The Blue Moon), « Solitude » (1934) et, plus rare, « Joseph Joseph » (écrit en 1938 pour The Andrews Sisters). La musique de film est également à l’honneur avec « Suicide Is Painless » (le thème de M.A.S.H., réalisé par Robert Altman en 1970), « I’ve Had My Moments » (La fille du Missouri de Jack Conway avec Jean Harlow, en 1934) et « You Rascal You » (du dessin animé de 1932, Betty Bop, interprété à l’origine par Louis Armstrong). Évidemment le trio ne peut pas éviter d’interpréter quelques morceaux manouches : « Flèche d’or », « Dînette » et « Swing 39 » de l’incontournable Django Reinhardt (et Stéphane Grappelli pour le troisième), « La gitane » du maître de la valse gitane Paul Tchan Tchou Vidal, « Solo of Bro » du guitariste tzigane Costa Lukacs et « Samoiserie » d’Hono Winterstein.
Les ingrédients caractéristiques du jazz manouche sont au rendez-vous : des indispensables pompes à la rassurante walking slappée en passant par les rafales d’arpèges et de gammes chromatiques. Cela dit il serait réducteur de limiter Happy Together à ces traits. Outre une mise en place rythmique solide (« Harlem Nocturne », « Solitude »), le trio joue les mélodies avec finesse (« Happy Together », « Samoiserie », « Softly As In A Morning Sunrise »). Loeffler apporte une touche de « musette manouche » fringante (« Harlem Nocturne », « Samoiserie »), le solo de Weiss sur « Joseph Joseph » glisse élégamment entre les temps et le duo avec Maillard swingue de bout en bout (« Lady Madonna »).
Les solos de Winterstein sont séduisants et construits avec habileté : jeu faussement détaché sur ligne rythmique tendue (« I’ve Had My Moments », « Dînette »), longues phrases aériennes (« Suicide Is Painless »), zeste de blues et de country (« Solitude »), alternance de phrases et d’accords dans les aigus et les graves (« Solo Of Bro »). Winterstein se laisse aussi évidemment aller à quelques instants de virtuosité : « Flèche d’or » avec Di Piazza qui y va également de sa démonstration à la basse, « You Rascal You » dans lequel il croise les cordes avec Moignard…
Winterstein a un talent indubitable et fait preuve d’une étonnante expérience pour un jeune homme de dix-sept ans. Nul doute que les amateurs de jazz manouche trouveront leur bonheur dans Happy Together. Quant aux autres, l’énergie et le bon sens de la musique du Brady Winterstein Trio ne devraient pas les laisser indifférents.
Le disque
Happy Together
Brady Winterstein Trio
Brady Winterstein (g), Hono Winterstein (g) et Xavier Nikq (b).
Invités : Gigi Reinhardt (g), André Loos (b), Marcel Loeffler (acc), Dominique Di Piazza (b), Adrien Moignard (g), Thierry Maillard (p) et Martin Weiss (v)
Plus Loin Music - PL4542
25/08/2011
La liste des morceaux
01. « Happy Together », Alan Gordon & Garry Bonner (3:16).
02. « Harlem Nocturne », Hagen Earle H., Jacques Plante & Rogers Dick (4:24).
03. « Flèche d’or », Django Reinhardt (2:05).
04. « Lady Madonna », John Lennon & Paul Mc Cartney (2:05)
05. « Mash Theme / Suicide Is Painless », Johnny Mandel & Mike Altman (3:47).
06. « Samoiserie », Hono Winterstein (4:20).
07. « You Rascal You », Theard Sam ( 3:19).
08.  « Joseph Joseph », Sammy Cahn, Saul Chaplin & Casman Nellie (3:47).
09. « Swing 39 », Stéphane Grappelli & Django Reinhardt (2:23).
10. « I’ve Had My Moments », Donaldson Walter, Kahn Gus & James Wood (2:29).
11. « Dînette », Django Reinhardt (2:12).
12. « Solo Of Bro », Costa Lukacs (3:48).
13.  « Softly As In A Morning Sunrise », Sigmund Romberg & Oscar Harmmerstein II (2:35).
14. « Solitude », Duke Ellington & Hillard Street (3:37).
15. « La gitane », Paul Tchan Tchou Vidal (1:55).

Après-midi jazz à la Maison de la musique de Nanterre

Le 6 novembre, la Maison de la musique de Nanterre propose deux concerts dans sa superbe salle de cinq cent places : Crystal Magnets suivi du Golden Striker trio. Malgré l’heure inhabituelle – seize heures trente – la salle est quasiment pleine !
 Crystal Magnets
Crystal Magnets voit le jour en 2008, sort Where Is Pannonica? L’année suivante et réunit deux pianistes majeurs de la scène du jazz contemporain : Benoît Delbecq et Andy Milne.
Delbecq est incontestablement une référence du piano préparé et des jeux électroniques. Formé au piano classique (conservatoire de Versailles), à la musique contemporaine (Solange Ancona) et au jazz (Mal WaldronAlan Silva…), Delbecq rejoint rapidement l’avant-garde. Il se fait un nom aux Instants Chavirés où il joue avec le Collectif Hask en compagnie de Guillaume OrtiHubert Dupont,Stéphane Payen et Steve Argüelles. Depuis, Delbecq n’a eu de cesse de bâtir un édifice musical tout à fait personnel avec des formations au caractère bien trempée : Kartet, Thôt, The Recyclers, Ambitronix, Les Amants de Juliette, Delbecq 5…
Milne étudie le piano avec Oscar PetersonPat LaBarbara et Don Thompson à la York University. Au Banff Centre il rencontre Steve Coleman et, en 1991, il intègre les Five Elements du saxophoniste. En 1995 Milne tourne avec sa formation en Amérique du nord et enregistreForward To Get Back. Dapp Theory, créé en 1998, débouche sur une coopération avec Bruce Cockburn (Y’all Just Don’t Know), mais aussi sur des expériences musicales qui mêlent hip-hop, funk et jazz (Layers of Chance). Toujours à la recherche de rencontres inouïes, Milne collabore également avec l’harmoniciste Grégoire Maret (Scenarios), la danseuse de claquettes Heather Cornell (Finding Synesthesia),Ralph Alessi
Le rideau s’ouvre sur un meuble particulièrement impressionnant : deux pianos à queue imbriqués l’un dans l’autre. Un ordinateur portable, accessoire désormais familier sur les scènes musicales, trône derrière les pianos. Delbecq l’utilise pour faire tourner Dlooper, le logiciel sous Max/MSP qui lui permet de synthétiser et de combiner des sons via une pédale.
Le duo joue sept morceaux de Where Is Pannonica? et « Willow Weep For Me », standard composé en 1932 par Ann Ronel. Delbecq et Milne annoncent la couleur  dès le premier morceau : « Portrait of Giorgio Thelos » est un hommage à György Ligeti et Thelonious Monk. Les brisures mélodiques de Monk se marient aux déphasages rythmiques de Ligeti et les pianos préparés sonnent souvent comme un gamelan. Les interactions entre les deux pianistes sont subtiles au point de ne plus savoir qui joue quoi. L’entrelacs des boucles sur fonds de pédale dans « Chander Logic » (clin d’œil à Chander Sarjoe, entre autres, batteur de Kartet) lorgne peut-être davantage vers Steve Reich, tout comme « Divide Comedy ». Le jeu des pianistes est plutôt minimaliste (« Task Sharing ») avec des dialogues serrés qui naviguent entre motifs mélodico-rythmiques (« Ice Storm ») et phrases chaloupées (« Mu-Turn »), voire bluesy (« Willow Weep For Me »). Quant à l’hypnotisant « Water’s Edge », il est davantage dans la veine de Changeless (Keith Jarrett).
Crystal Magnets joue simplement une musique compliquée car, pour paraphraser Boileau, Delbecq et Milne conçoivent bien leur musique, l’expriment clairement et les notes pour la jouer arrivent aisément…
 The Golden Striker Trio
Après avoir formé un trio avec Kenny Barron et Herb Ellis dans les années quatre-vingt dix (Jazz My Romance), Ron Carter renouvelle l'expérience au début des années 2000 avec Mulgrew Miller au piano et Russell Malone à la guitare. En 2003 The Golden Striker sort chez Blue Note. Le trio tourne un peu partout dans le monde, avec parfoisBobby Broom à la place de Malone, mais, à Nanterre c’est Kevin Eubanks qui accompagne Carter et Miller.
La section rythmique que Carter forme avec Herbie Hancock et Tony Williams dans le deuxième quintet historique de Miles Davis, où il reste de 1963 à 1968, l’a rendu célèbre dans le monde entier. Carter étudie d’abord le violoncelle avant de choisir la contrebasse. Diplômé de l’Eastman School et de la Mahattan School of Music, Carter entame sa carrière aux côtés de Jacki Byard et Chico Hamilton, avant de rejoindre Eric Dolphy. En cinquante ans de carrière Carter a joué avec la quasi-totalité des musiciens de jazz : plus de deux mille cinq cent disques à son actif, d’innombrables concerts, des musiques de films, des méthodes de musique, des cours et master class… Et, à soixante-quatorze ans, ce véritable monument du jazz est loin d’avoir encore tout dit !
Miller apprend la musique en jouant du gospel à l’église et du Rhythm’n Blues dans les dancings. Quand il découvre Oscar Peterson, il s’oriente définitivement vers le jazz. Il commence par jouer dans l’orchestre de Mercer Ellington avant de rejoindre Betty Carter, puisWoody Shaw, les Jazz Messengers d’Art Blakey et le Tony Williams Quintet de 1986 à 1994. Miller joue et enregistre avec ses trios et dirige également le département jazz de la William Paterson University.
Entre sa mère, professeur de piano, son oncle Ray Bryant, pianiste émérite, et ses frères Robin, tromboniste renommé, et Duane, trompettiste réputé, l’environnement de Kevin est favorable au développement musical. Après un passage par la fusion et le rock, Kevin étudie au Berklee College of Music et accompagne de nombreux musiciens : McCoy Tyner, Blakey, Roy Haynes… Mais Eubbanks s’est surtout fait un nom en dirigeant l’orchestre de The Tonight Show deJay Leno. Après dix-huit ans Eubanks a quitté l’univers de la télévision en 2010, créé un quintet avec Bill PierceGerry EtkinsRené Camacho et Marvin « Smitty » Smith et sorti Zen Food.
Le Golden Striker Trio emprunte son nom à un thème écrit par John Lewis et s’inspire également du Modern Jazz Quartet pour la tenue : costumes gris et cravates impeccables. Le trio est dans la lignée de Peterson, Barney Kessel (ou Ellis) et Ray Brown, voire de Walter NorrisBilly Bean et Hal Gaylor, ou encore Ahmad Jamal avec Eddie Calhoun et Ray Crawford, tout en ayant une approche du jazz plus traditionnelle que ce dernier trio.
Le trio reprend des morceaux de The Golden Striker  à l’instar de « Cedar Tree », « The Golden Striker », « Parade »… mais joue aussi « My Funny Valentine », l’un des trois thèmes préférés de Carter.
Le son de Carter est d’une beauté et d’une ampleur impressionnantes. Qu’il joue une ligne de walking ou des riffs (« Cedar Tree », « The Golden Striker »), sa basse entraîne inexorablement le trio sur les chemins du swing. Ses solos sont autant de cas d’école avec moult effets : glissandos, multi-cordes, slap Côté swing et puissance, Miller n’est pas en reste. Les quartes « à la McCoy Tyner » sont entrecoupées de phrases aux accents bluesy avec, volontiers, une pointe de lyrisme (« My Funny Valentine »). Parfaitement polyvalent, Eubanks adopte un jeu dans le style de Malone et se montre parfaitement à l’aise dans cette ambiance. Ses accords dynamiques soulignent avec sagacité les propos de Carter et de Miller et il dialogue brillamment avec ses deux compères (« The Golden Striker »). Virtuose sans esbroufe, Eubanks prend des chorus qui ménagent le suspens.
A l’instar du Modern Jazz Quartet, le Golden Striker Trio joue élégamment une musique vive et soignée.
Excellente idée que d’avoir programmé Crystal Magnets et The Golden Striker Trio dans un même concert : les deux formations prouvent que le jazz est une musique d’une vitalité éblouissante et d’une diversité formidable. Et qu’il soit mainstream avec The Golden Striker Trio ou d’avant-garde avec Crystal Magnets, les deux sets procurent des plaisirs différents, mais tout aussi intenses.

Boundless – Samuel Blaser Quartet

Avant de s’attaquer à Claudio Monteverdi, Samuel Blaser a conçu une suite inspirée de l’œuvre d’Antonello da Caserta et de Friedrich Dürrenmatt. Boundless réunit Marc Ducret à la guitare,Bänz Oester à la contrebasse et Gerald Cleaver à la batterie.
Dès neuf ans Blaser apprend le trombone après avoir vu une fanfare. Il suit des études classiques et jazz au conservatoire de La Chaux-de-Fonds et joue dans plusieurs orchestres qui lui donnent l’occasion d’accompagner Clark TerryJimmy HeathPhil Woods etc. Blaser joue ensuite dans le Vienna Art Orchestra avant de partir à New-York étudier au Purchase College. Il collectionne les prix : Benny Golson Prize, J.J. Johnson Prize, prix du public et du jury au Fribourg Jazz Festival… En dehors de ses propres formations, Blaser a joué et enregistré avec Malcolm Braff (Yay), Pierre Favre (Vol à voile), Paul Motian (Consort In Motion autour de la musique de Monteverdi)…
De Big Satan avec Tim Berne et Tom Rainey à son trio avec Bruno Chevillon et Éric Échampard en passant par les innombrables projets qu’il crée ou auxquels il participe, Ducret est l’une des figures majeures de l’avant-garde. Sa carrière commence entre rock et bop. Après un passage dans le Onztet de Patrice Caratini, en 1986 Ducret fait partie de l’Orchestre National de Jazz dirigé par François Jeanneau. Les années quatre-vingt dix sont marquées par sa collaboration au long court avec Berne. En solo, en duo (avec Benoît Delbecq), en trio, en quartet (Un sang d’encre) ou avec un ensemble à géométrie variable (Tower), Ducret est présent partout !
Oester étudie la contrebasse classique avec Bela Szedlak, puis le jazz à la Swiss Jazz School avec Peter Frei. Diplômé à la fin des années quatre-vingt, Oester monte et joue dans de nombreux projets, dont le trio BraffOesterRohrer. Il fait également partie de l’ensemble de Favre, du Malcolm Braff TNT, du groupe d’Harald Haerter… et enseigne à Bâle et à Lausanne.
Originaire de Detroit, Cleaver a étudié la batterie avec Victor Lewis et passe par l’Université du Michigan. Pendant cette période il monte le Tracey Science Quartet avec Craig Taborn. Cleaver commence par enseigner le jazz et accompagner des musiciens de premier plan tels que Roscoe MitchellHenry ThreadgillReggie WorkmanHank JonesJacky TerrassonJoe MorrisMatthew Shipp…  En 2009 Cleaver monte un trio avec William Parker et Taborn (Farmers By Nature).
Boundless sort chez HatHut Records, dans la collection HatOLOGY.Werner Uehlinger a créé le label en 1975 pour enregistrer Joe McPhee. Trente cinq ans plus tard, HatHut fait partie des labels incontournables de l’avant-garde tant par sa ligne éditoriale que par son esthétique. Les CD d’HatHut sont comme des vinyls : une simple pochette cartonnée dans laquelle on glisse le disque protégé dans un sachet en plastique. Côté recto, une photo noir et blanc en pleine page avec le titre et le nom de la formation en orange ; Côté verso, les commentaires et informations habituelles.
Suite composée de quatre mouvements, Boundless commence sur les chapeaux de roue : la batterie fourmille et la contrebasse galope pendant que la guitare et le trombone dialoguent à bâtons rompus. Avec ses entrelacs de lignes dissonantes et rythmiques, le deuxième mouvement s’aventure d’abord dans le jardin de la musique contemporaine. Ensuite, avec l’arrivée de la guitare, l’ambiance tourne au rock. Le troisième morceau démarre avec un solo majestueux de la batterie, puis des climats quasi-expressionnistes alternent avec du rock alternatif. Le dernier mouvement commence dans une atmosphère dansante avant de déboucher sur un morceau binaire.
Le quartet de Blazer possède déjà une personnalité bien affirmée : une sonorité singulière, une rythmique qui navigue entre jazz, musique contemporaine et rock, une approche harmonique plutôt free et des développements mélodiques dans une veine contemporaine. L’instrumentation du quartet est évidemment pour beaucoup dans la pâte sonore du quartet : la guitare électrique (une Vendramini à corps plein) contraste avec le trio acoustique. La batterie est omniprésente et, en dehors des passages binaires, Cleaver crée un foisonnement rythmique auquel s’ajoutent les lignes touffues de la contrebasse. Quant au trombone, il joint ses jeux sonores à ceux de la guitare : sourdines, souffles, growls, multi-sons…
Ducret est égal à lui-même et excelle pour faire monter la tension avec ses phrases morcelées, le plus souvent violentes, entrecoupées d’effets déchirants ou d’accords brutaux. Le jeu d’Oester est particulièrement réjouissant : un gros son boisé, une mobilité redoutable, une walking qui part en running dès que possible, des motifs qui balancent et roulent… Cleaver ne laisse aucun répit à ses partenaires : il en met partout et maintient une pulsation tendue du début à la fin. Blaser suit les traces d’Albert Mangelsdorff (Trilogue, en compagnie de Jaco Pastorius et d’Alfonse Mouzon) avec un jeu expressif, un swing  allègre et un free décontracté.
Blaser ne fixe pas de limite au quartet dont la musique repose sur une base rythmique robuste et des discours entre rocks et contemporains.Boundless porte bien son nom et il faut souhaiter que ce nouveau quartet ne s’en tienne pas là !
Le disque
Boundless
Samuel Blaser Quartet
Samuel Blaser (tb), Marc Ducret (g), Bänz Oester (b) et Gerald Cleaver (d).
HatOLOGY 706
Liste des morceaux
01. « Boundless Suite Part I » (15:12).
02. « Boundless Suite Part II » (17:48).
03. « Boundless Suite Part III » (16:11).
04. « Boundless Suite Part IV » (13:23).
Tous les morceaux sont signés Blaser.

Louis Winsberg au Café de la Danse

A l’occasion de la sortie de Marseille MarseilleLouis Winsbergs’est produit le 29 septembre 2011 au Café de la Danse.
Dissimulé entre la rue de la Roquette et l'avenue Ledru Rollin, au milieu des bars branchés du quartier de la Bastille, le Café de la Danse propose des spectacles et des concerts depuis près de vingt ans. Davantage orienté pop et rock, cette belle salle laisse également la part belle aux musiques du monde.
Même si Winsberg est indissociable de Sixun, il serait injuste de limiter son parcours à ce groupe majeur sur la scène du jazz fusion. Formé à l’école gitane avec Los Reyes (qui deviendront les Gipsy King), Winsberg apprend également la guitare classique et le jazz. Dans les années quatre-vingt, installé à Paris, il poursuit ses études, se produit dans les clubs de jazz parisiens et enregistre avec Los Reyes. Premier prix de soliste du Concours National de La Défense en 1983, Winsberg joue dans de nombreuses formations et enseigne au CIM. Avec Jean-Pierre Como et Paco Séry, Winsberg crée Sixun en 1984. Le groupe enregistre une dizaine de disques, se produit dans le monde entier, s’installe quelques temps à New-York en 1994 et, phénomène exceptionnel de longévité, continue encore de tourner et d’enregistrer aujourd’hui (Palabre en 2009). En parallèle Winsberg explore ses racines méditerranéennes - AppassionataCaminoLa Danse du VentPetits déjà…, Douce France – qui l’amène à travailler le Flamenco. Ce qui débouche sur une résidence au Baiser Salé (Winsberg World Work) et le projet Jaleo, avec deux albums à ce jour. Depuis 2001 Winsberg accompagne régulièrement Dee Dee Bridgewater. Avide de rencontre, il crée également Plein soleil pour la compagnie de danse L’esquisse, joue avec les frères Touré-Touré(Laddé), Stéphane Huchard(Tribal Traquenard), Marc Berthoumieux (Les Couleurs d’ici), le Paris Jazz Big Band(Méditerranéo), mais aussiClaude Nougaro(Embarquement Immédiat) et Charles Aznavour (Aznavour 2000).
Marseille Marseille est un spectacle d’un peu plus d’une heure et demie avec des dialogues, des récitatifs, de la danse flamenca, du football et, bien entendu, de la musique. Le répertoire s’inspire largement du disque, mais le septet l’adapte en fonction des réactions du public.
Pour ce projet Winsberg est entouré d’un duo « jazz » avec Jean-Luc Difraya (percussions et voix) et Lilian Bencini (contrebasse et claviers), d’une chanteuse et joueuse d’oud, Mona Boutchebak, et d’un trio « flamenco » : Antonio « El Titi » (guitare et palmas),Miguel Sanchez (cajon et palmas) et Manuel Gutierrez (danse flamenca et palmas). La palette méditerranéenne est en place.
Winsberg entame le concert par un solo de guitare acoustique tout en espagnolades. Difraya et Bencini se lancent ensuite dans un dialogue à la Pagnol (« Marcel Marcel »), sur fonds de cigales, autour d’un verre de pastis et avec le jazz comme sujet : « Le jazz… c’est la liberté ».
Après une démonstration virtuose de danse flamenca de Gutierrez, Winsberg déclame un poème, « Pourquoi cette ville ? », sur une rythmique puissante. Le développement du thème évoque tour à tour le rap, le raï et le flamenco. En duo avec Winsberg qui tapisse l’arrière plan de sonorités moyen-orientales, Mona enchaîne à l’oud et chante « Fiyach », un morceau proche de la variété arabe.
Selon son habitude, Winsberg détourne ensuite une mélodie populaire pour exposer ses idées : « Indifférence » de Tony Murena devient « Différence » sous les doigts du guitariste. Loin de la valse musette, le trio guitare, contrebasse et batterie se lance dans un morceau bruitiste, avant que Difaya ne revienne au thème dans le style d’André Minvielle. « La Marseillaise » de Winsberg et d’« El Titi » est une réussite de déconstruction savante et habile. Dans un premier temps le duo évoque Paco De Lucia, puis, porté par une rythmique puissante, le morceau s’emballe et Gutierrez se lance dans une danse flamenca endiablée. Le numéro de danse flamenca se poursuit dans un « peplum » : pièce entraînante qui rebondit au grès des ambiances, comme le souligne Winsberg. Haut en couleur, ce morceau se conclut sur « La Belle de mai », une chanson qui alterne les vocalises de Difraya et les couplets de Mona.
Retour au calme avec « Makountou », un joli duo entre la guitare acoustique de Winsberg et la mélopée moyen-orientale de Mona. Après une introduction théâtrale, « Magic Méditérannée » est déclamé par Mona sur fonds de ritournelle élégante, de rythmes croisés, des vocalises de Difraya et des claquettes de Gutierrez.
Le concert s’achève sur « La Carmaguaise », une rumba moyen-orientale empreinte de musique gitane et espagnole. Les deux bis sont plein d’humour : une version reggae de « Méditerrannée », le tube deTino Rossi (joyeusement imité par Difraya) et « Baila Me » des Gipsy King.
A l’image de la citée phocéenne, Marseille Marseille est un spectacle luxuriant, héraut des mondes méditerranéens, chantre de la joie de vivre, du métissage et de la liberté.