22 novembre 2014

Avril 2014

A la découverte de… Antoine Berjeaut

La musique
J’ai découvert le jazz un peu par hasard... Je jouais déjà de la trompette et mon père m'avait acheté une compilation des best of deLouis Armstrong : j'avais bien accroché. En 1992 mon frère m'a amené voir Wynton Marsalis au Bataclan. Et là, j'ai pris une vraie claque... Peu de temps après, en 1993, avec mon autre frère je suis allé voir Guru's Jazzmatazz à l'Elysée-Montmartre. L’ambiance était super ! Dans le fond de la scène il y avait Donald Byrd, dont je n’avais jamais entendu parler – il est vrai que je n’avais que onze ans… –  qui jouait terrible, avec un style formidable et je me suis aussitôt dit : « c'est vraiment ça que je veux faire dans la vie… » Je me vois encore le lendemain, rentrer en roller de la médiathèque de Champigny avec une pile de CD Blue Note de Byrd, les mettre dans le lecteur, monter le son et commencer à relever ses phrases à l'arrache… En fait, je savais à peine écrire la musique ! Mon frère avait choisi le saxophone. Je voulais faire pareil, mais il m'a laissé une trompette… J'étais déçu et j'ai mis du temps à sortir quelque chose de ce foutu instrument !
Après un quart de Deug de musicologie à la Sorbonne, je suis entré au Conservatoire du neuvième, puis à celui de Montreuil. Ensuite j’ai suivi des stages à Sienna jazz avec Enrico Rava. Finalement, j’ai intégré la classe jazz du CNSMDP. Mais c'est surtout de belles rencontres, sur scène, qui m'ont fait avancer : je me rappelle de mes tous premiers gigs avec Akosh S. à l'Atmosphère, sur le canal Saint-Martin ; la rencontre avec le Surnatural Orchestra, une aventure humaine et musicale forte de dix ans et qui continue encore aujourd’hui ; Yves Dormoy et Rodolphe Burger, avec qui j’ai beaucoup voyagé ; travailler avec Matthias Langhoff au Théâtre m'a également beaucoup apporté ; retrouver Denis Colin avec la Societé des Arpenteurs (etTony Malaby, entre autres), lui qui avait été mon prof à l'ENM de Montreuil, dix ans plus tôt ; et la rencontre avec Julien Lourau, d'abord aux concerts du Groove Gang à Oberkampf, puis, plus tard, sur scène, ensemble avec le DJ Jeff Sharel… J'aimais bien son approche du Jazz sans chapelle. Mixer naturellement toutes ses influences, ça nous paraissait évident et on ne nous prenait pas la tête avec les standards à cette époque... Il fallait passer par là, mais je préférais aller au Cithéa qu'au Petit Opportun ! J'ai toujours eu cette double culture et je pense qu'on le sent dans mon disque.
Les influences
Certains concerts sont des chocs, des déclencheurs, comme Sonny Rollins et Ornette Coleman à Banlieues bleues, Aphex Twin dans une free party au KB et, dernièrement, Beat Music de Mark Giuliana au Jazzmix de Vienne… C’est des moments forts de communion, qui laissent des traces. Sinon, pêle-mêle, je citerais Paul MotianCharlie HadenThelonious MonkJon HassellMadlibHenry CowFlying LotusKneebodyCanDaedelus… et tant d'autres ! Je suis un vrai « digger », un peu maladif. J’écoute le plus de musiques différentes possibles… A mon sens, la curiosité fait partie du boulot et, pour avancer, j'ai besoin d'avoir des références communes avec mes musiciens. Par exemple, quand j'ai rencontré Mike Ladd, je savais qu'on écoutait les mêmes choses : pas besoin de se parler des heures, c'était intuitif. Ça se sent dans le jeu et dans la musique.
Cela dit, je peux comprendre aussi ceux qui ne veulent pas écouter trop de musique pour pouvoir créer un son plus personnel. C'est un vrai débat. Nous consommons plus de musique, plus rapidement, peut-être trop d’ailleurs... Tout le monde sait ce qui se passe aux quatre coins du globe. Du coup, il faut reconnaître que tout le monde a tendance à sonner un peu pareil… Le paradoxe, c'est qu'il y a de plus en plus de bons musiciens, mais moins de créations réellement « originales ». La mondialisation a changé le processus de création. Nous avançons par extension : chacun pose sa pierre sur quelque chose qui existe déjà. Il y a peut-être aussi moins de remise en cause de l'ordre établi. Par contre la conséquence positive directe de cette situation, c'est que la frontière entre le « commercial » et « l'underground » est plus floue. En tout cas, de ce point de vue, la musique y gagne !
Pour revenir aux musiciens qui m’ont influencé, côté trompette, je citerais, parmi les « récents », Dave DouglasIngrid JensenRalph Alessi, Peter Evans et, chez les « anciens », Booker LittleDon CherryTom HarrellKenny Wheeler, mais la liste est trop longue... En ce moment, j'écoute beaucoup de batteurs. Je trouve qu’il se passe quelque chose de nouveau avec cet instrument, comme si l'apport des machines avait été digéré. Les batteurs développent vraiment un jeu original. Je pense à Chris DaveJustin BrownKarim Rieggins... J'ai d’ailleurs appris qu'ils avaient tous le même professeur à Dallas... Etonnant ?! Pour en finir avec le chapitre des influences, les musiciens de mon groupe sont évidemment aussi une source d'inspiration au quotidien : Mike LaddJozef DumoulinFabrice MoreauStephane Kerecki... C'est très stimulant d'être sur scène avec tous ces musiciens sensationnels. Ils ont chacun un univers particulier, très différent. Tout ça dégage une énergie et une écoute particulières... J'ai écrit la musique en pensant à chacun d'entre eux.
Antoine Berjeaut © Vincent Lebrun
Cinq clés pour le jazz
Qu’est-ce que le jazz ? Une musique de vieux, mais pas que...
Pourquoi la passion du jazz ? Le jazz est une musique qui change en permanence ! Au XXe siècle, la forme du jazz a évolué en même temps que les moyens de l'enregistrer et de la diffuser : c'est spécifique à cette musique ! Je me demande souvent, si c'est l'évolution des techniques d'enregistrement et d'écoute qui influence la musique – le format, le support et l’esthétique sonore – ou la musique elle-même qui exige un format donné et le recours à des technologies nouvelles ? L'utilisation des réverbérations par ECM au début des années soixante-dix est un bon exemple, tout comme la durée très courte des morceaux swing, conditionnée par la taille des vinyles... En ce moment, tout change et je sens qu'il y a mille directions où aller. Un nouveau schéma de production reste à inventer. C'est très excitant pour notre génération...
Où écouter du jazz ? En mix, en soirée, dans la rue, en voiture, dans les festivals jazz, électro ou pop, sur Pitchfork… En fait, peu importe ! Mais j'aime l'idée de voir du jazz ailleurs qu'en club, à minuit... Avec le Surnatural Orchestra nous avons le projet de faire un festival itinérant en septembre, pendant une semaine. Nous jouerons le matin à l'entrée des bureaux de la Défense, l’après-midi dans des centres sociaux, le soir dans une galerie d'art contemporain, le mercredi pour les enfants... Je trouve que le jazz est trop déconnecté du quotidien. Je n'ai pas envie d'enfiler un « costume de jazzman » quand je vais jouer. Cette musique n'appartient à personne. Il faut la rendre accessible au plus grands nombre. C'est notre mission, non ?
Comment découvrir le jazz ? Sortir !! Voir le maximum de live !
Une anecdote autour du jazz ? J’ai appris que Miles Davis avait approché Tony Allen à Londres pour une tournée, un peu avant sa mort. J'y pense souvent. Qu’est-ce-que ça aurait donné ? Avec qui travaillerait-il aujourd'hui ?
Le portrait chinois
Si j’étais un animal, je serais un poulpe,
Si j’étais un fruit, je serais une poire,
Si j’étais une boisson, je serais Black Balsam, l’alcool le plus bizarre jamais bu...,
Si j’étais un plat, je serais le mole de Madame Juarez, trrrès bon, mais si tu te fais une tâche, tu la gardes à vie,
Si j’étais une lettre, je serais A+,
Si j’étais un mot, je serais krzzz…,
Si j’étais un chiffre, je serais 7,
Si j’étais une couleur, je serais profondo rosso,
Si j’étais une note, je serais Sib.
Les bonheurs et regrets musicaux
C'est délicat de parler de réussite musicale à mon âge ! Je n'espère pas « réussir » quoi que ce soit. Juste faire les choses honnêtement. C'est un bon début… Sinon, pour répondre quelque chose, je dirais que réussir à sortir physiquement un disque de nos jours, c'est déjà énorme !! C'est un long chemin semé d'embuches à tous les étages...WasteLand est mon premier disque en leader. Il est nourri de mon parcours, de mes influences et des rencontres musicales que j'ai pu faire ces dernières années. Sortir un disque, c’est comme une fenêtre ouverte à un moment T, ou appuyer sur pause et repartir ailleurs. J'ai beaucoup joué pour les autres, en sideman, et je sens que le moment est venu de remplir mon propre cahier des charges : j'aimerais bien retourner en studio assez vite. Quant à mon plus grand regret, il tourne autour d’un projet que nous avions créé il y a deux ans avecVitold RekJean Pascal Molina et John Tchicai, à l’occasion d’une date pour le Jazzfestival Frankfurt. Par la suite, nous avons monté des dossiers, des projets de tournées etc. Un an plus tard, quand j'ai appris que John ne sortirait plus de l'hôpital ça m'a fait un choc. Il était très charismatique. J'aurais aimé qu'il me raconte plus de choses, que nous jouions davantage ensemble.
Sur l’île déserte…
Quels disques ? Sûrement un disque de Duke Ellington
Quels livres ? Peut-être une bande-dessinée de Lewis Trondheim… parce qu’on ne doit pas se marrer tous les jours sur une île déserte !
Quels films ? Zoo de Peter Greenaway.
Quelles peintures ? Des toiles du Caravage.
Quels loisirs ? Un longboard ?
Les projets
Dans l'immédiat, la sortie de mon disque WasteLand chez Fresh Sound, en avril, avec Mike Ladd, Julien Lourau, Jozef Dumoulin, Stéphane Kerecki et Fabrice Moreau, puis une série de concerts avec l'équipe au complet à la Dynamo de Pantin, au Festival Charlie Free à Vitrolles, à Barcelone, une résidence à Musique au Comptoir de Fontenay... Par ailleurs je prépare un EP, B Side, avec une série de remix d'amis proches – Jî DruSandra N'kakeDoctor L, DJ Simbad... J’ai aussi de beaux projets avec le Surnatural Orchestra en 2014 et 2015, notamment des collaborations avec Camille Boitel, le Quatuor Béla etAlbert Marcoeur, un ciné-concert à Banlieues Bleues, une tournée en Italie... Il y a également la sortie du disque de Denis Colin : un nouveau projet autour de Nino Ferrer avec une équipe remarquable : Ornette, François MervilleJulien OméThéo GirardDiane Sorel... Mais aussi l'écriture de musiques pour l'image – La bande son de la saison trois de Silex & The City, de Jul, qui redémarre en septembre sur Arte –, une création pour France Culture sur un texte, avecQuentin Sirjacq et ses musiciens... En bref, pas de quoi s’ennuyer !
Trois vœux…
1. Garder mes proches le plus longtemps possible.
2. Partager plus de musique, surtout avec les jeunes.
3. Voyager, découvrir...
Pour aller plus loin…

Koa au Sunset

Le 2 avril, le Sunset accueille le Grand Ensemble Koa pour un concert en deux parties : une reprise de Koa-Roi et la présentation d’un nouveau projet, Ahimsa - paysages émotionnels.
Le club n’est pas rempli : peut-être est-ce la faute au quart de finale de la Ligue des champions qui oppose le Paris-Saint-Germain à Chelsea...
La guitare de Yoan Fernandez et la basse de Guylain Doma sont absentes. Le Grand Ensemble Koa est donc réduit à un nonet. Autre changement : la clarinette de Sylvain Artignan est remplacée par le saxophone soprano de Matthieu ChedevilleArmel Courrée(saxophone alto), Jérôme Dufour (saxophone ténor), Pascal Bouvier(trombone), Matia Levrero (guitare), Samuel Mastorakis(vibraphone), Daniel Moreau (claviers), Alfred Vilayleck (basse, composition et direction) et Julien Grégoire (batterie) complètent l’orchestre.
Le Sunset est parfaitement adapté pour des petites formations, mais faire tenir neuf musiciens tout équipé sur neuf mètres carrés n’est pas une mince affaire… Quant au son, c’est plutôt compliqué : avec le manque de volume et de recul, les voix ont tendance à s’amalgamer et la lisibilité de la musique en pâtit.
Côté répertoire, pendant le premier set, le Grand Ensemble Koa joue cinq morceaux de Koa-Roi.
L’approche générale est évidemment la même que dans l’album : une musique de groupe dense, sur des riffs circulaires joués par la basse et la batterie. Le concert tire peut-être moins vers le rock que le disque. L’organisation des voix reste sophistiquée avec des boucles qui s’imbriquent comme dans une fugue (« Intro »), des questions – réponses entre le trombone et les trois saxophones (« Ifébo »), une alternance d’unissons et de contrepoints (« La marche du soldat »)… Le concert permet aux musiciens de prendre davantage de temps pour s’exprimer et les chorus sont plus longs que dans Koa-Roi : Chedeville s’embarque dans un monologue free particulièrement inspiré (« Coup d’Etat ») ; Moreau swingue sur le Fender Rhodes (« Coup d’Etat ») ; avec son vibraphone, Mastorakis installe une ambiance minimaliste et mystérieuse qui évoque ça-et-là un gamelan (« Ifébo ») ; Dufour prend un solo imposant, bien mis en valeur par le son ample du ténor (« Ifébo ») ; Levrero s’aventure dans le rock psychédélique avec des effets et des lignes de guitare aériennes, un peu dans l’esprit de John Abercrombie (« Obéfi ») ; servi par une sonorité brillante et velouté, le trombone de Bouvier introduit majestueusement « La marche du soldat ».
La musique du Grand Ensemble Koa possède une personnalité groovy et festive à souhait.
Pour ceux qui sont disponibles, du 21 avril au 4 mai, le Collectif Koa organise les Rencontres Koa Jazz 2014 à Montpellier. Outre les ateliers et rencontres, la programmation musicale est particulièrement alléchante : du soundpainting avec Walter Thompson himself, le Dave Liebman & Ellery Eskelin quartet, Bureau of Atomic Tourism (Andrew d’AngeloHilmar JenssonJozef DumoulinTim Dahl et Teun Verbruggen), le World Kora Trio, sans oublier les formations du Collectif Koa, bien sûr !


Novrasli et Dumoulin chez Bee Jazz

Chez Bee Jazz, la libre circulation de la musique est de mise ! En témoignent deux disques de deux claviéristes : l’un azerbaïdjanais, l’autre belge ; l’un au piano, l’autre au Fender Rhodes ; l’un en trio, l’autre en solo…
Bayati
Shahin Novrasli 
Bakou est davantage connu pour l’or noir le échecs que pour la note bleue, et pourtant ! Voilà plus de dix ans que le pianiste Shahin Novrasli parcourt le monde avec ses projets Eternal Way, Clajamu et autres. Mais c’est en trio que Novrasli sortBayati chez Bee Jazz en janvier. Si Ari Hoenig est un nouveau venu dans la sphère du pianiste, en revancheNathan Peck a commencé à jouer avec Novrasli au milieu des années deux mille.
Le répertoire de Bayati est constitué de six pièces signées Novrasli, trois chants traditionnels azerbaïdjanais et le prélude en mi mineur deFrédéric Chopin (opus vingt-huit, numéro quatre). Novrasli a arrangé les chants traditionnels dans le style jazz-mugham développé par le pianiste Vagif Mustafazadeh dans les années soixante.
La formation classique de Novrasli lui donne une aisance technique incontestable et une indépendance des mains efficace. Son discours élégant évoque souvent Bill Evans (« Nocturne For Natavan »), mais quand il part dans un morceau neo-bop vif (« Insomnia »), c’est plutôt du côté de Keith Jarrett qu’il faut regarder. Même constatation avec le développement de « Bayati Shiraz » qui est proche de l’esprit deChangeless, et dans lequel Novrasli reprend le procédé de la pédale à la main gauche et des motifs circulaires hypnotiques à la main droite. Dans les ballades (« Elinde Sazin Qurbani ») et, bien entendu, dans le prélude de Chopin, Novrasli laisse libre court à ses penchants romantiques. Pour les morceaux dans le style jazz-mugham, le pianiste a recours aux ornementations, trilles et autres effets qui apportent des touches orientales. Son jeu rappelle, en moins rythmique, celui deTigran Hamasyan dans New Era. Le rôle d’Hoenig et de Peck consiste principalement à épauler Novrasli et ils ne prennent que quelques courts chorus : le contrebassiste dans « Elinde Sazin Qurbani » et « Fir & Giz » et le batteur dans « Fir & Giz ». Avec sa sonorité caverneuse, Peck alterne des walking bass dynamiques (« Baga Girdim Uzume ») avec des lignes souples (« Nocturne For Natavan »), voire minimalistes (« Elinde Sazin Qurbani »). Quant à Hoenig, fidèle à lui-même, il met la pression sur le pianiste : frappes sèches, nettes et précises (« Nocturne For Natavan »), crépitements nerveux (« 1001 Nights »), chabada véloce (« From Mill To Station »), foisonnement grandiose (« Atumn Of Love »)…
Des mélodies charmantes au parfum d’orient servies par des musiciens irréprochables, Bayati est l’occasion de découvrir Novrasli et son jazz-mugham.
Les musiciens
Natif d’Azerbaïdjan, Novrasli suit d’abord des cours de piano classique. Précoce, il se produit dès l’âge de onze ans avec le Théâtre Philarmonique National. Après avoir suivi le cursus musical de l’école Bulbul puis à l’Académie de Musique Hajibeyov, il commence une carrière de concertiste classique. A la fin des années quatre-vingts dix, Novrasli découvre le jazz-mugham de Vagif Mustafazadeh et s’oriente vers le jazz à partir de 2000 et tourne en Europe et aux Etats-Unis. Novrasli continue également de donner des récitals de musique classique.
Après avoir commencé par apprendre à jouer du piano, de la clarinette, du saxophone baryton et de la batterie, Peck se met à la contrebasse. Dès l’âge de quinze, Peck se produit en professionnel dans le groupe familial, à Pittsburg. En 1999, il tourne dans le monde entier avec le Maynard Ferguson Big Bop Nouveau Band. A partir de 2002, installé à New York, Peck accompagne Mark MurphyRoy Campbell,Alex SkolnickKelley Johnson
Comme Peck, la famille d’Hoenig est musicienne : une mère violoniste et pianiste et un père chef d’orchestre et chanteur. C’est au violon et au piano qu’Hoenig fait ses premières armes. A l’adolescence, il débute l’apprentissage de la batterie. Après avoir étudié à l’University of North Texas, il continue au William Patterson College, dans le New Jersey. Hoenig commence alors à accompagner Shirley Scott. Il déménage à Brooklyn et joue dans les formations de Jean-Michel Pilc,Kenny WernerChris PotterKurt RosenwinkelJoshua Redman… Au début des années 2000, il autoproduit deux disques en solo puis crée The Ari Hoenig Quartet avec Jacques Schwarz-Bart, Pilc et Matt Penman. Le quartet sort deux disques : The Painter en 2004 et Kinetic Hues en 2005. Depuis 2006, Hoenig a enregistré pour Dreyfus Records, Smalls Live, Naïve et Bee Jazz, dirige différents groupes (Punk Bop Band, deux quartets et un trio), enseigne à la New York University, écrit des méthodes…
Le disque
Bayati
Shahin Novrasli
Shahin Novrasli (p), Nathan Peck (b) et Ari Hoenig (d).
Sortie en janvier 2014
Bee Jazz – BEE063
Liste des morceaux
01. « Nocturne For Natavan » (5:36).
02. « 1001 Nights » (2:58).
03. « Prelude In E Minor », Frederic Chopin  (6:42).
04. « Bayati Shiraz », Traditionnel (10:24).
05. « From Mill To Station » (4:14).
06. « Insomnia » (4:56).
07. « Elinde Sazin Qurbani », Traditionnel (6:07).
08. « Baga Girdim Uzume », Traditionnel (3:17).
09. « Atumn Of Love » (7:38).
10. « Fir & Giz » (10:42).
Tous les morceaux sont signés Shahin, sauf indication contraire.

A Fender Rhodes Solo
Jozef Dumoulin
Depuis qu’il s’est installé à Paris, en 2006, Jozef Dumoulin est présent sur tous les fronts : du Benzine deFranck Vaillant au trio deReggie Washington, en passant par Magic Malik(Alternate Step), Hervé Samb(Time To Feel), Jérôme Sabbagh (Plugged In)… AprèsThree Are Always Right, en 2009, et Rainbow Body, en 2011, Dumoulin sort un troisième disque chez Bee Jazz : A Fender Rhodes Solo.
Comme l’indique le titre du disque, Dumoulin s’attaque en solitaire au Fender Rhodes. L’instrument est utilisé par de nombreux musiciens de jazz, à l’instar de Joe ZawinulChick CoreaHerbie Hancock,Siegfried KesslerLaurent de WildeBenjamin MoussayBojan Z… mais Dumoulin est le premier qui ait enregistré un album en solo sur le Fender Rhodes.
Les seize morceaux du disque, toutes composées par Dumoulin, s’étalent de moins d’une minute pour «  Honeycomb » et « Safety Orange » à plus de sept minutes pour « Observing Disorder ».
Dumoulin aborde ses pièces comme autant de sculptures sonores abstraites : des strates de sons continues se superposent dans les aigus (« Amber ») ; des motifs cristallins flottent sur des grésillements électriques (« Dissolve ») ou des bourdons étouffés (« Rapid Transportation ») ; des effets de saturation dans le genre guitare électrique s’empilent sur des lignes sourdes (« That ») ; une mélodie jouée avec une sonorité sale évolue sur un riff wawa trainard (« The Entry Point ») ; des grondements de moteur se déroulent lentement (« Observing Disorder ») ; des stridences électriques transpercent un chant lointain et distant (« The Red Hill Medicine ») ; un accord majestueux se développe comme un chœur dramatique (« Sungloves ») ; des phrases arpégées zèbrent une comptine électro (« Questioning The Heroic Approach ») ; le mouvement crescendo puis diminuendo d’une nappe sonore évoque le cinéma de science-fiction (« And If, Remember » ) ; des courts motifs débridés rappellent un orgue de barbarie (« Uncountable Small Actions »)…
Le rythme est distendu tandis que mélodie, harmonie et timbre sont fondus dans des jeux qui rappellent évidemment l’acousmatique. L’album de Dumoulin s’inscrit dans la lignée de Titan de Fançois Bayle et de la Messe pour le temps présent de Pierre Henry et Michel Colombier, voire certains passages de La Lontananza Nostalgica Utopica Futura de Luigi Nono ou encore de Thirteen Harmonies deJohn Cage.
Dumoulin explore l’instrument sous l’angle de la musique contemporaine. A Fender Rhodes Solo déploie des ambiances mystérieuses et spatiales, propices à l’introspection.
Le Fender Rhodes
Cet instrument a une histoire particulière : son inventeur, Harold Burroughs Rhodes, pianiste et pédagogue, a créé une méthode et des écoles de piano en partant du principe qu’il fallait non seulement apprendre à jouer de l’instrument, mais aussi savoir le construire…
Pendant la deuxième guerre mondiale, on lui demande de réfléchir à une thérapie pour les blessés. A partir de pièces des bombardiers B17, Rhodes construit « un piano de lit ». C’est un tel succès que des milliers de ce petit piano sont construits pour les soldats alités. En 1946, Rhodes peaufine son modèle de piano et crée son entreprise qui finit par produire un instrument électroacoustique avec soixante-douze touches.
Le célèbre fabricant de guitares et de basses électriques, Leo Fender, réalise le potentiel de cette invention, et s’associe avec Rhodes à la fin des années cinquante. Malheureusement pour Rhodes, Fender n’aime pas les aigus… et le premier Fender Rhodes se contentent des trente-deux notes du registre grave du piano ! Dépité, Rhodes construit de son côté le fameux modèle 88.
CBS a vent de ce nouvel instrument et rachète la société de Fender en 1965. Rhodes peut enfin sortir le célèbre Fender Rhodes Suitcase 73. Suivront différents modèles dont l’éphémère Celeste (1967 – 1969), un modèle destiné à la Berklee School of Music, une version avec 92 touches commandée par Michel Legrand, le Rhodes Mark I, le petit Rhodes 54… Rhodes n’aura de cesse d’améliorer les différents composants électroniques et mécaniques de son instrument.
A partir de 1974, CBS juge que les contributions de Fender ne sont plus essentielles et les instruments sont rebaptisés du seul nom de Rhodes. En 1983, William Schultz rachète Rhodes à CBS et le dernier véritable Rhodes à sortir est le Mark V. En effet, en 1987, Roland rachète Rhodes pour la marque.
Agé de près de quatre-vingts ans, déçu de la tournure des événements et peu convaincu par le Rhodes MK-80, Rhodes se retire. En 1994, il obtient le droit d’utiliser son nom à l’envers – Sedohr – pour produire un nouveau piano de son cru ! Mais Rhodes décède en 2000 sans avoir pu mener à bien son projet.
Le disque
A Fender Rhodes Solo
Jozef Dumoulin
Jozef Dumoulin (fender)
Bee Jazz – BEE065
Sortie en février 2014
Liste des morceaux
01. « Amber » (5:44).
02. « Dissolve » (3:19).
03. « Rapid Transportation » (3:46).
04. « That » (3:27).
05. « Warm Black » (3:27).
06. « Inner White » (1:14).
07. « The Entry Point » (3:35).
08. « Observing Disorder » (7:28).
09. « The Red Hill Medecine » (4:20).
10. « Sun Gloves » (4:25).
11. « Honeycomb » (0:52).
12. « Try Four » (4:40).
13. « Safety Orange » (0:54).
14. « Questioning The Heroic Approach » (2:48).
15. « And If, Remember » (2:50).
16. « Uncountable Small Actions » (2:19).
Toutes les compositions sont signées Dumoulin.

Ancestral Groove à l’Alhambra

Construit en 1933 par l’architecte de Thionville Albert Hoppe,l’Alhambra est d’abord un ciné-théâtre destiné à l’Association Fraternelle des Employés Ouvriers des Chemins de Fer Français, mais, peu utilisé, il finit par servir d’entrepôt à un antiquaire. En 2005, le producteur Jean-Claude Auclair rachète la salle et la reconstruit entièrement pour la mettre aux normes d’insonorisation et de sécurité. Depuis sa réouverture, l’Alhambra se veut « la scène de toute les musiques »… Le 15 mars, à l’occasion de la sortie de Checkpoint chezLabel Bleu, l’Alhambra accueille donc David Krakauer et son Ancestral Groove.
Pour ce projet, Krakauer a monté un quintet avec Sheryl Bailey à la guitareJerome Harris à la basse, Michael Sarin à la batterie etJeremy Flower, alias Keepalive, aux effets électro. Comme il le dit, avec Ancestral Groove, Krakauer part « à la recherche de mes racines juives d’Europe de l’est ». Sarin et Bailey jouent avec Krakauer depuis une dizaine d’années (Live In Krakow – 2004), tandis que Harris et Flower ont rejoint le clarinettiste en 2011 pour le Masada Book 2: The Book of Angels, Vol. 18: Pruflas.
Sur les quasiment deux heures de musique, l’Ancestral Groove joue quinze morceaux, dont la plupart sont évidemment tiré du répertoire de Checkpoint. Le quintet reprend également « Klezmer à la Bechet » (Klezmer Madness! – Tzadik, 1998), « Vual » et « Neriah-mahariel » (The Book of Angels, Vol. 18: Pruflas), « Si tu vois ma mère » deSidney Bechet (bande-son de Minuit à Paris de Woody Allen et inclus dans The Big Picture, le dernier projet en date de Krakauer, consacré au cinéma), plus quelques thèmes traditionnels.
Les boucles électro sourdes (« Moldavian Voyage ») et les coups binaires de la boîte à rythme (« Krakowsky Boulevard ») de Keepalive servent de toile de fonds à l’Ancestral Groove. Il mixe également des chœurs (« Moldavian Voyage ») et des chants folkloriques (« Kickin' It for You ») pour accentuer le côté « ancestral » de la musique. Plutôt discret, Harris n’en reste pas moins un bassiste mélodieux (« Elijah Walks In »). Ses riffs funky (« Tandal »), ses lignes souples (« Kickin' It for You ») et sa walking bass (« Vual ») sont des ingrédients clés du groove. Dans la musique de Krakauer, le rôle de Sarin est primordial : la dynamique du groupe repose sur ses fûts et cymbales, et son drumming doit également faire le lien, en souplesse, entre le klezmer, le binaire et le ternaire. Batteur à la fois précis (« Krakowsky Boulevard »), subtil « Checkpoint Lounge »), puissant (« Klezmer à la Bechet ») et versatile (« Vual »), Sarin se montre d’une musicalité à toute épreuve (superbe solo dans « La mariée assise »). Les solos de Bailey, relativement sobres (« Tribe Number Thirteen »), apportent une touche rock (« Tandal »), mais la guitariste joue aussi dans une veine bop (« Vual »), voire fusion avec des embardées free (« Krakowsky Boulevard ») ou utilise sa guitare comme un banjo (« Si tu vois ma mère »). Krakauer tient fermement son rôle de leader. Les caractéristiques de la musique klezmer défilent sous ses doigts véloces : tourneries entraînantes, envolées suraigües, chromatismes, trémolos, modulations, trilles, alignement de demi-tons contigus, ostinatos, accélérations brutales… Comme dans la plupart de ses concerts, il joue un morceau de bravoure a capella (« Synagogue Wail »). Les phrases virtuoses du clarinettiste maintiennent une atmosphère surchauffée. D’autant plus que Krakauer incite le public – déjà conquis à sa cause – à frapper dans les mains, à se lever pour danser…
Le concert de l’Alhambra reflète fidèlement le contenu de Checkpoint. Le disque comporte huit morceaux enregistrés en studio et deux morceaux captés pendant un concert au club The Stone, à New York. Seule différence majeure avec le concert, pour Checkpoint, Ancestral Groove a invité l’organiste John Medeski pour « Tribe Number Thirteen », le guitariste Marc Ribot pour « Elijah Walks In » et l’accordéoniste Rob Curto pour « Borde Town Pinball Machine ». Si l’orgue de Medeski ne change pas radicalement la couleur de « Tribe Number Thirteen », le chorus « free rock » de Ribot met du piment dans « Elijah Walks In » et l’accordéon de Curto se marie parfaitement avec la clarinette et l’ambiance klezmer.
Krakauer s’est fait une spécialité de jouer du klezmer sur des rythmiques groovy, dansantes et musclées, en y intégrant des éléments free. Le concert du 15 mars se situe dans cette démarche, proche de celle du concert de Sons d’hiver 2012, où Krakauer avait été invité par l’Anakronic Electro Orkestra.
Les musiciens
Il a fallu plus de trente ans avant que Krakauer ne découvre sa voie : fils d’une violoniste, il commence la clarinette à dix ans et l’improvisation autour de quinze ans. Mais Krakauer se tourne d’abord vers la musique classique et contemporaine, qu’il apprend à la Juilliard School, puis, à la fin des années soixante-dix, au Conservatoire de Paris. Dans les années quatre-vingt, Krakauer découvre le klezmer du clarinettiste Dave Tarras et, en 1988, il intègre The Klezmatics. Il crée ensuite sa propre formation, Klezmer Madness!, qui enregistre un disque éponyme en 1995, sur le label de John Zorn, Tzadik. Depuis, Krakauer se partage entre le klezmer et le « free zornien », sans oublier la musique contemporaine.  Michel Orier lui propose de rejoindre Label Bleu en 1999 ; Checkpoint est le septième disque de Krakauer pour le célèbre label d’Amiens.
Bailey commence par jouer du rock, avant de se tourner vers le jazz et d’intégrer le Berklee College of Music à Boston. A la fin des années quatre-vingt elle s’installe à New York pour y mener une carrière de musicienne et d’enseignante. Bailey enregistre Little Misunderstood en 1995. Suivront cinq disques sous nom, jusqu’à For Those All Living, en 2011.
C’est à l’accordéon et au violon qu’Harris apprend  la musique. A côté de ses études de psychologie à Harvard, il joue de la guitare et la basse, puis rejoint le New England Conservatory of Music. En 1978 Harris tient la basse dans le groupe de Sonny Rollins et, de 1988 à 1994, il est le guitariste du saxophoniste. Il a également joué avecMarty EhrlichDon ByronRay Anderson
Originaire de Seattle, Sarin apprend la batterie à l’Université de Washington et au Cornish College of the Arts. Il s’installe à New York en 1989 et se fait un nom dans l’avant-garde en accompagnant aussi bien Dave Douglas que Mark HeliasSimon NabatovBen Allison...
Multi-instrumentiste et compositeur de musique acoustique et électronique, Flower se produit aussi bien avec des orchestres symphoniques que des combos de jazz. Il a notamment collaboré avecOsvaldo Golijov et composé des musiques pour des films de Francis Ford Coppola.
Le disque
Checkpoint
Krakauers's Ancestral Groove
David Krakauer (cl), Sheryl Bailey (g), Jerome Harris (b), Michael Sarin (d) et Keepalive (sampler), avec John Medeski (org), Marc Ribot (g) et Rob Curto (acc).
Sortie en mars 2014
Liste des morceaux
01. « Kickin' It for You », Krakauer & Flower (5:42).          
02. « Krakowsky Boulevard » (5:36).
03. « Tribe Number Thirteen » (5:12).           ).
04. « Checkpoint Lounge » (4:59).
05. « Elijah Walks In » (5:37).
06. « Moldavian Voyage », Emil Kroitor (4:41).     
07. « Synagogue Wail  » (3:29).         
08. « Border Town Pinball Machine », Krakauer & Flower (5:32).
09. « Tandal », John Zorn (4:09).    
10. « Tribe Number Thirteen » (5:22).
Tous les morceaux sont signés Krakauer, sauf indication contraire.