18 novembre 2014

Novembre 2010

La leçon de jazz d’Antoine Hervé – John Coltrane, La quête de l’absolu

   Après la trêve estivale, La leçon de jazz d’Antoine Hervé a repris en octobre, avec un premier concert sur Clifford Brown, en compagnie du trompettiste Éric Le Lann. Le 19 novembre Hervé a invité le saxophoniste ténor Rick Margitza pour jouer et parler de John Coltrane.
   Rue Félibien, à deux encablures du Jardin du Luxembourg, l’auditorium Saint-Germain de la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs est une salle de spectacle spacieuse et confortable. Malgré son volume, l’acoustique y est fort correcte et permet à Hervé etMargitza de jouer, Ô plaisir, sans amplification.
  
La leçon de musique - Coltrane
   Après la célèbre citation dans laquelle Coltrane déclare que « la musique peut rendre le monde meilleur », Hervé et Margitza commencent la soirée par une interprétation placide d’« Impressions » : le pianiste joue le rôle de McCoy Tyner et, dans l’introduction du morceau, il place des séries d’accords qui évoquent le pianiste fétiche de Trane ; Margitza est dans la peau de Trane, avec un son ample et velouté, comme celui du saxophoniste, quand il jouait des ballades.
   Comme le souligne Lewis Porter dans son remarquable livre consacré à Coltrane (John Coltrane. Sa vie, sa musique. Lewis Porter.Éditions Outre Mesure. 2007), « Impressions » a été au ténor, ce que « My Favorite Things » a été au soprano : un thème central que Coltrane a exploité sans relâche a la recherche de sa « substantifique moelle ». La différence principale entre ces deux thèmes, c’est que le second est signé Richard Rodgers alors que « Impressions » a été composé par Coltrane. Si « Impressions » reprend la structure AABA en Ré dorien de « So What », que Coltrane a joué avec Miles Davis sur le disque historique Kind Of Blue (1959), en revanche la mélodie proviendrait de la « Pavane » écrite par le compositeur Morton Gould(Broadway, Hollywood…).
   Hervé raconte ensuite la vie de Coltrane : sa jeunesse, l’apprentissage de la musique, Philadelphie et l’impact du be-bop sur la musique du saxophoniste. L’explication du système harmonique que Coltrane a systématisé – l’enchaînement d’accords basé sur une division de l’octave en trois parties égales – introduit « Body And Soul », dans lequel il aurait découvert cette idée.
   « Body And Soul », composé en 1930 par Johnny Green pour la revue de Broadway, Three’s A Crowd, est le standard le plus joué par les musiciens de jazz, sans doute pour cette alliance réussie entre une progression harmonique riche et une mélodie de toute beauté. Hervé et Margitza en donnent une version élégante, dans l’esprit de l’albumBallads de Coltrane.
   Après avoir décrit le caractère de Coltrane, le duo joue « Naima », magnifique ballade dédiée à la première femme du saxophoniste (et non pas à sa fille, pour qui il a écrit le non moins beau « Syeeda’s Song Flute », qui se trouve également sur l’album Giant Steps, mais qui n’est pas une ballade). La sonorité chaleureuse (dans Giant Steps, Coltrane a un son plus dur), le phrasé sinueux et les trouvailles mélodiques de Margitza servent à merveille « Naima ». Tandis que Winton Kelly (qui remplace Tommy Flanagan sur ce morceau) reste dans l’esprit mélancolique du thème, Hervé « pertersonise » le morceau dans son chorus et cette vision qui balance va comme un gant à « Naima ».
   Hervé se concentre ensuite sur le saxophoniste : les influences, la sonorité, la technique… et aborde les différentes périodes de sa carrière. En dehors de l’époque de l’apprentissage, Hervé en distingue trois : Davis, le quartet classique (sur lequel il n’insiste peut-être pas assez, n’évoquant à aucun moment, par exemple, Jimmy Garrison) et le free. Un autre découpage, très proche, mais plus discographique, pourrait être : le hard bop et le modal (1957 – 1960 pour englober, outre Davis, Blue TrainGiant Steps et autres), l’avant-garde (1960 – 1965) et le free (1965 – 1967). L’engouement de Coltrane pour les chansons populaires (il a beaucoup joué sur « Greesleaves », « Summertime », « Out Of This World »…), amène logiquement Hervé sur le chemin de « My Favorite Things ». La version de Hervé & Margitza est tendue et poignante.
   Après un passage sur Coltrane et la drogue, Hervé évoque les collaborations du saxophoniste avec Davis (Margitza a d’ailleurs joué avec le trompettiste), puis Monk. Suit une démonstration des trouvailles instrumentales de Trane. Margitza montre tour à  tour des multi-phoniques, des jeux de voix et de gorge, les harmoniques, les sauts d’intervalles, les « moulins » (doigtés alternatifs, avec une démonstration sur « Bye Bye Blackbird »), les trouvailles rythmiques… Hervé décrit ensuite les progressions harmoniques de Coltrane en partant de la comparaison entre la cadence classique typique (IV - V - I) et celle du jazz (II - V - I). Progression qui l’amène d’abord sur la gamme pentatonique puis, petit à petit, à « Giant Steps ». L’intérêt de la version du duo, c’est le décalage par rapport à la version explosive de Coltrane : Hervé est en mode walking, comme une contrebasse, et le ténor joue straight, davantage attaché à jouer qu’à essorer le thème.  

Photo (c) Philippe Stab

   Hervé s’attache ensuite à la période free de Coltrane avec ses transes, ses délires, ses hystéries… Habilement, il amène le public vers « A Love Supreme » (qui, en fait, précède la période free de Coltrane). Pour ce morceau central de l’œuvre de Coltrane, Hervé demande aux spectateurs de marquer les temps d’un claquement de doigt et de scander A Love Supreme. L’interprétation d’Hervé et Margitza est empreinte de majesté et colle parfaitement au côté solennel de ce thème qui a tout d’un hymne (et qui sert au service religieux d’une église de San Francisco).
   Comme le souligne Hervé, dépassé par le temps, il a dû abréger la dernière partie de la carrière de Coltrane, qui devra faire l’objet d’une deuxième émission.
   Toujours commenté avec beaucoup de recul, d’humour et d’exemples musicaux, La leçon de jazz, c’est une heure et demie de vrai plaisir. Il faut d’autant moins bouder cette gourmandise qu’à la sortie, une ribambelle de restaurants alléchants tendent les chaises aux auditeurs affamés (dont Côté Bergamote, une table intéressante et abordable, mais c’est un autre sujet…).
   Reste à espérer que cette expérience donne à Hervé et Margitza l’idée de sortir un disque autour de l’œuvre de Coltrane…

Une vie de notes

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Lover Man
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Crazy Mixed Up
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Juliette
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Reflexion
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Relaxin' At Camarillo
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Heavy Note
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Song For My Father
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Things Aren't What...
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Strange Fruit

Aérophone – Yoann Loustalot

   En octobre 2010 le joueur de bugle et trompettiste Yoann Loustalot sort Aérophone sur le label Fresh Sound New Talent, avec le trio éponyme qu’il a créé en compagnie du contrebassiste Blaise Chevallier et du batteur Émile Saubole .
 Aérophone 
   Aérophone fait suite àPrimavera (2007 - Elabeth) et Yo5 (2009 – Petit Label). Les points communs qui existent entre les trois disques montrent que Loustalot cherche réellement à développer sa propre voie. D’abord par l’instrumentation : les groupes se passent de piano et dans le trio Aérophone, avec la disparition de la guitare, c’est le dernier « carcan » de l’harmonie qui est supprimé. Ensuite, par la place de la section rythmique : Loustalot s’appuie sur un couple contrebasse – batterie mélodieux, qui doit nourrir le dialogue plutôt que mettre en avant le monologue de la trompette. Enfin, comme dans les deux disques précédents, Aérophone se concentre sur les compositions de Loustalot (six) et des membres du trio (deux morceaux de Chevallier et un morceau cosigné par le trompettiste et le contrebassiste). En 2007 déjà, Loustalot décrivait sa démarche : « j’essaye d’écrire ce qui me passe par la tête, de le rendre logique et cohérent sur le papier pour que cela corresponde à chaque membre du groupe, afin que chacun soit à l’aise pour jouer » (Yoann Loustalot dans le Boudoir de Proust – Bob Hatteau pour CitizenJazz).
   A la trompette (qu’il n’utilisait pas dans Primavera) comme au bugle, Loustalot possède une sonorité claire, ferme et exempte de vibrato. Son discours est fait de phrases sinueuses (« Lamentation »), souvent accentuées par un jeu legato. Il amène l’auditeur à ses idées musicales en douceur (« Effrol’ »). Sous des dehors faussement paisibles, les improvisations de Loustalot renferment une tension implosive (« Danses des Lyntes »), sont habilement menées (« Désorientales ») et ne manquent pas de swing (« Petits pays »). Chevallier appartient à la catégorie des contrebassistes mélodiques. Son jeu tout en souplesse alterne contrepoints (« Five Characters ») et unissons (« Désoriental ») avec le bugle (ou la trompette) et la batterie. Le contrebassiste varie les effets : traits élégants (« Plus de poissons »), passages en « slap » (« Frases »), lignes dansantes (« Papagei »), introductions et chorus adroits (« Danses des Lyntes »)… Saubole complète le trio avec le tact qu’il faut : un « drumming » léger, subtil et musical (« Désoriental »). Son jeu et ses solos s’inscrivent parfaitement dans l’ambiance des morceaux. Les baguettes chantent (« Plus de poissons »), les tambours vibrent (« Papagei »), les mailloches résonnent (« Frases ») et Saubole swingue (« Petit pays »).
   La musique d’Aérophone a du caractère, sans frimer. C’est une musique personnelle qui tient compte de la personnalité de chaque membre du trio, en toute cohérence avec la qualité que Loustalot aime chez un musicien : « la retenue dans l’énergie, c’est-à-dire quand un musicien a toujours de la réserve, qu’il contrôle son jeu et que de ce fait, il s’intègre complètement dans le son de groupe » (ibidem).
   Depuis Primavera et Yo5, la musique de Loustalot a évolué à grands pas : d’une relecture personnalisée du bop à une approche originale et libérée. Aérophone rend compte de cette évolution qui mérite une écoute attentive.
Le disque
Aérophone
Yoann Loustalot (tp, bugle), Blaise Chevallier (b) et Émile Saubole (d).
Fresh Sound New Talent – FSNT-377 
Sortie en octobre 2010
La liste des morceaux
1. « Five Characters (In Search of an Exit) » (4:47).
2. « Effrol’ », Chevallier (4:41).
3. « Désoriental » Loustalot & Chevallier (5:11).
4. « Plus de poissons » (3:39).
5. « Frases » (5:21).
6. « Danse des Lyntes » Chevallier (4:12).
7. « Petit pays » (6:27).
8. « Lamentation » (5:32).
9. « Papagei » (5:23).
Toutes les compositions sont de Yoann Loustalot sauf indication contraire.

Avec deux ailes – Sébastien Llado Quartet


   Il fallut que Lily fût pour que Llado y allât : le tromboniste s’offre son premier disque en leader – jusqu’à présent il avait toujours préféré diffuser sa musique sur son site – sur un tout nouveau label : Les disques de Lily .
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   Issu d’une famille de mélomanes (chant, contrebasse…) et bardé de diplômes (Berklee, CNSMDP…), Sébastien Llado a déjà une carrière impressionnante (ONJ, Spice Bones, Le Sacre du Tympan…), un parcours d’enseignant enviable (titulaire du D.E. de jazz) et des projets plein son trombone et ses conques : Machination ! un spectacle en solo, Sébastien Tryo[ut] avec Didier Ithusarry et Laurent David, un quintet codirigé avec Jean-Michel Cabrol et le Sébastien Llado Quartet (Leïla OlivesiBruno Schorp et Julie Saury ). C’est avec ce groupe qu’il a enregistré Avec deux ailes, en concert au Sunside fin 2009.
   En chantant avec Les P’tits Loups du Jazz Olivesi s’est prise de passion pour cette musique et a finalement choisi le piano plutôt que la philosophie. Schorp, pour sa part, a débuté au CNR de Nancy avant de rejoindre le CNSMDP, puis devenir un contrebassiste particulièrement recherché. Quant à Saury, poussée dans la marmite du jazz par son père (Maxim le clarinettiste), elle s’est tournée vers la batterie après avoir appris le piano et l’orgue.
   Près de soixante-dix minutes de musique et dix morceaux signés Llado, plus « Billie Jean », le tube interplanétaire de Michael Jackson(1982 - Thriller), « Tranz Tanz » du claviériste Wolfgang Dauner et une adaptation bouffonne de « La Madrague », rengaine écrite par Jean-Max Rivière et Gérard Bourgeois pour Brigitte Bardot (1963).
   Avec deux ailes décolle sur les chapeaux de roues : « Billie Jean » par le SLQ est un vrai smash. La ligne de basse qui a fait le succès du tube, la pulsation dynamique de la batterie et les accords familiers du piano posent le décor : quand le trombone énonce le thème, les auditeurs sont déjà dans la danse. Après cette introduction tonitruante les morceaux se succèdent et les ambiances ne se ressemblent pas : impressionniste (« Cette valse m’usait »), bluesy (« In A Mean Time »), quasi latino (« L’aube des girafes »), cinématographique (« Élan vers la lune »), loufoque (« La Magrade »), hard bop (« Ladies First »), pygmée (« Coquillages et crustacés »), apaisée (« Hauts, bas : fragile »)… Le quartet agrémente sa musique d’introductions décalées : sirènes (« ASRL »), imitation de bonang ou de celesta (« L’aube des girafes »), synthétiseur (« Tranz Tanz »)… L’humour est omniprésent. Dans les jeux de mots qui émaillent les titres des morceaux bien sûr, mais aussi dans la musique, avec des citations facétieuses (« So What » aux conques), des dialogues amusants (basse et batterie dans « Tranz Tanz »)... En leader habile, Llado laisse beaucoup d’espace à ses comparses : la musique circule de l’un à l’autre au grès des questions – réponses et permet à chacun de partir en toute liberté dans des envolées qui pimentent la musique du quartet. A noter la prise de son chaleureuse, puissante et claire. Elle fait oublier quelques imperfections mineures du mixage (raccord entre les deux parties d’« Élan vers la lune » ou final de « Coquillages et crustacés »).
   Volontiers expansif et vigoureux, le « drumming » de Saury reste toujours d’une régularité et d’une précision à toute épreuve et, en particulier dans les morceaux rapides et dansants, son expérience latino lui donne une grande aisance avec la polyrythmie. Schorp est un contrebassiste impressionnant : une mise en place et une justesse impeccables, une walking dynamique, un jeu à l’archet lumineux, une palette d’accompagnements large et une grosse sonorité grave et boisée. Avec un phrasé net, un jeu aéré, un sens du swing incisif et une qualité d’écoute évidente, Olivesi s’affirme comme un pivot du quartet. De son côté, Llado possède une aisance confondante qui lui permet de sculpter la matière sonore à sa guise : élégance classique, effets de souffle et de voix, crooner avec la sourdine, glissando, vibrato et improvisations débridées… Le tromboniste est particulièrement expressif, à l’instar de l’un de ses illustres mentors Albert Mangelsdorff.
   Pour son premier disque en leader, le « trombonheur » Llado marque un point : éclectique et imaginative, la musique d’Avec deux ailes est énergique, pleine de bonne humeur et séduira toutes les oreilles...
Le disque
Avec deux ailes
Sébastien Llado (tb, conques), Leïla Olivesi (p, kbd), Bruno Schorp (b) et Julie Saury (d)
Les disques de Lily  
Sortie en octobre 2010
Liste des morceaux
1. « Billie Jean », Jackson (4:27).
2. « In nA Mean Time » (4:54).
3. « ASRL » (7:01).
4. « Cette valse m’usait » (2:39).
5. « Élan vers la lune I » (5:09).
6. « Élan vers la lune II » (3:30).
7. « Tranz Tanz », Dauner (6:43).
8. « L’aube des girafes » (8:28).
9. « Coquillages et crustacés » (2:44).
10. « La Magrade », Rivière et Bourgeois (3:57).
11. « Hauts, bas : fragile » (5:17).
12. « Dernières danses » (7:57).
13. « Ladies First » (6:49).
 Compositions de Sébastien Llado sauf indication contraire.